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Pour les agents territoriaux et les citoyens, un accroissement des inégalités se profile avec la volonté de supprimer les départements. Cette révison générale des politique publique est une véritable plan social pour les fonctionnaires !!! FO condamne et s’oppose à ces réformes contraires aux principes et aux valeurs de la République.



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La construction

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1895 - LE CONGRÈS DE LIMOGES: NAISSANCE DE LA CGT 

 

 

L'aboutissement d'un long cheminement et le début d'une longue période de conquête pour la classe ouvrière. La création de la Confédération Générale du Travail a une réelle dimension historique.


 

 

1895 - La fondation

Fait significatif, valable encore aujourd'hui, au moins pour FO, la réunion de toutes les forces syndicales s'est faite sur un principe: la Confédération doit se déterminer librement, en dehors des consignes des partis politiques.

Après plus de dix ans de tâtonnement, le mouvement syndical s'unifie. Réunies à Limoges du 23 au 28 septembre 1895, la Fédération Nationale des Syndicats (FNS) et la Fédération des Bourses du travail de France et des Colonies décident de créer la Confédération Générale du Travail.

Après un débat qui apparaîtrait aujourd'hui désordonné, les congressistes déclarent: «Entre les divers syndicats et groupements professionnels, de syndicats d'ouvriers et d'employés des deux sexes existant en France et aux colonies, il est créé une organisation unitaire et collective qui prend pour titre: Confédération Générale du Travail.» Forte de l'aspiration à l'unité de la base ouvrière,la CGT naissante fédère18 Bourses du Travail, 26 chambres syndicales et 28 fédérations syndicales, soit 300 000 membres sur les 420 000 syndiqués existant en France à l'époque.

Ouverte à tous, la jeune CGT est alors un conglomérat de différentes organisations verticales et horizontales: unions locales, fédérations locales, départementales, régionales et nationales, fédérations d'industrie, Bourses du travail... Les contours sont mal définis et les ouvriers sont représentés aussi bien au niveau géographique qu'au niveau professionnel et interprofessionnel. Dans cette organisation qui se cherche, Fédération Nationale des Syndicats et Fédération des Bourses du travail restent jalouses de leurs prérogatives. Fernand Pelloutier (1868-1901), dirigeant les Bourses du travail s'oppose à une direction unifiée.

Il faudra attendre 1901 et 1902 pour mettre un peu d'ordre dans l'organisation de la CGT avec entre autres la nomination du premier Secrétaire général en novembre 1901: l'ouvrier cordonnier Victor Griffuelhes. Les bases sont alors stabilisées et permettent l'équilibre actuel entre unions départementales et fédérations autonomes dans le cadre d'une confédération efficace.

Si l'organisation qui naît en 1895 est encore chaotique, les idées sont claires. Les statuts de la jeune CGT proclament: «Les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques. La CGT a exclusivement pour objet d'unir, sur le terrain économique et dans les liens d'étroite solidarité, les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale.»

Cette farouche volonté d'indépendance du syndical par rapport au politique est due à deux principaux facteurs. Premièrement, les guesdistes quittent le mouvement syndical dès 1894 pour former plus tard avec des marxistes le Parti Ouvrier Français et le Parti Socialiste Unifié. En revanche, la majorité des anarchistes abandonnent l'action directe et le terrorisme. En 1892, le Groupe de Londres (Louise Michel, Malatesta, Kropotkine) appelle les anarchistes à entrer en masse dans les syndicats. L'anarcho-syndicalisme est né. Les premiers grands dirigeants de la CGT sont presque tous de formation anarchiste: Fernand Pelloutier, Émile Pouget, Yvetot...

Un mois après le congrès de Limoges, Fernand Pelloutier publie un article manifeste dans lequel il défend le développement des idées anarchistes dans les syndicats. Cette influence libertaire aidera la jeune CGTà maintenir son indépendance, par rapport à l'État d'abord, et par rapport aux partis politique ensuite. Cette indépendance sera codifiée et fortement réaffirmée onze ans plus tard lors du congrès d'Amiens en octobre 1906.

 

 

 

 

1895 - Ces délégués qui confédérèrent les forces ouvrières

Les quelques dizaines de militants rassemblés dans l'arrière-salle du Café de Paris, à Limoges, en 1895, savaient-ils qu'ils étaient en train de bâtir une organisation unique au monde et qui devait continuer de vivre et de porter l'espoir cent ans après?

Des congrès ouvriers, il y en avait déjà eu. Mais cette fois, on sentait que c'était autre chose. Depuis quelques années, cela se préparait et les 1662 organisations ouvrières représentées au congrès de Nantes en 1894, qui avaient mandaté la Fédération des syndicats ouvriers de Limoges et du Centre d'organiser le VIIe congrès corporatif, savaient que quelque chose de décisif allait se passer.

C'est donc une commission d'organisation déterminée qui, présidée par Edouard Treich et composée des citoyens Gondouin, Carabin, Hummel, Fabre, Thalamy et Rousset, allait mettre en place quatorze séances de travail du 23 au 28 septembre 1895 à Limoges.

Et quel travail! Si de nombreuses questions ont été abordées, c'est sans conteste les problèmes d'organisation qui ont dominé les débats. En effet, les congressistes ont eu la rude tâche de tenter de fédérer et de confédérer des organisations et groupements très hétérogènes. Car la CGT est née de la fusion de petits syndicats de métiers,de grandes fédérations de branches, d'unions locales, départementales et régionales, et des bourses du travail. Il a fallu faire entrer dans un moule commun deux systèmes d'organisation ouvrière: la fédération des syndicats et la fédération des bourses.

Bien que précurseurs du syndicalisme moderne, les congressistes sont encore les héritiers du monde ouvrier du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Souvent issus des vieilles corporations, leur référence intellectuelle est celle de la Révolution. Celle de 1789 et celles de 1830 et 1848. Entre eux, ils s'appellent citoyen. Consciente de vivre un moment historique, la commission d'organisation appelle les travailleurs à participer au congrès de Limoges:

«Travailleurs,
Vous viendrez à ces assises du travail, étudier et discuter les questions qui intéressent à un si haut degré le présent et l'avenir du prolétariat français. Par l'étude sérieuse et approfondie de ces questions, vous montrerez aux classes dirigeantes que les ouvriers sont dignes et capables de prendre en main la direction des affaires qui sont gérées depuis si longtemps par la classe bourgeoise au détriment de la classe laborieuse.
Camarades syndiqués,
En face de l'union du capital, et devant les mesures de réaction qui se préparent, il faut à tout prix que le syndicat auquel vous appartenez soit représenté.
Par votre présence au Congrès de Limoges, vous montrerez que les travailleurs français sont décidés, plus que jamais, à lutter sans trêve ni merci pour faire aboutir leurs justes revendications.
Tous au Congrès de Limoges!
Vive l'Union des Travailleurs!»

Le Conseil national ouvrier et la commission d'organisation, représentés respectivement par Colombe et Treich, ont adopté l'ordre du jour du Congrès:

1. Plan général d'organisation corporative; de l'action et des attributions des différentes organisations existantes;
2. Question agricole;
3. Création des Caisses de retraites;
4. Dispositions à prendre pour l'application des résolutions;
5. Élaboration d'un programme économique minima à soumettre aux candidats des élections municipales de 1896;
6. Organisation d'un Congrès corporatif international;
7. Compte rendu des travaux et renouvellement du Comité d'organisation de la grève générale;
8. Confirmation des vœux antérieurs sur l'extension de la prud'homie, l'application de la journée de huit heures, la suppression des bureaux de placement, du travail dans les prisons, du marchandage, la nomination d'inspecteurs ouvriers, travaux des Départements, des Communes et de l'État mis en règle, etc. »

Vu l'ordre du jour, ayant du pain sur la planche, les congressistes commencent leur travaux le lundi 23 septembre au matin sous la présidence du citoyen Treich de Limoges. La première décision du congrès est de permettre à la presse d'assister aux séances. La journée est consacrée à l'organisation des débats. Le citoyen Pergay, délégué du syndicat des cochers de fiacre de Paris, fait une proposition qui est adoptée:

«1. Qu'aucun orateur ne garde la parole plus de 7 minutes;
2. Qu'aucun orateur ne puisse prendre la parole plus de deux fois sur le même sujet;
3. Que toutes les propositions faites par les délégués soient présentées par écrit...»

UN CONGRÈS ATTENTIF AUX CONFLITS SOCIAUX

Malgré les problèmes d'organisation à régler, les congressistes restent très préoccupés par les conflits en cours. Le citoyen Hummel, cordonnier à Limoges, déclare le 23 septembre au soir:
«Considérant que le directeur de la compagnie des verriers de Carmaux, en chassant les ouvriers Pelletier et Baudot qui avaient mérité la confiance et l'estime de leurs camarades de labeur, a violé sans scrupule les droits imprescriptibles du suffrage universel et l'indépendance de ces hardis champions du Prolétariat français.

Considérant que le sieur Rességuier, capitaliste éhonté, n'a pas craint, devant l'indignation des verriers, de fermer ses usines en livrant ces malheureux au chômage forcé, violant ainsi la loi qui poursuit ceux qui portent atteinte à la liberté du travail, laquelle ne frappe aujourd'hui que les travailleurs. Protestant énergiquement contre les agissements du gouvernement qui donne à cette loi deux poids et deux mesures en absolvant les capitalistes et en condamnant les ouvriers coupables du même délit;
Vouent à l'indignation publique le complice du gouvernement, l'infâme Rességuier.»

Le jour de la clôture du congrès, le 28 septembre, avant le bal organisé pour fêter la naissance de la CGT, un délégué parisien demande que les profits de la fête soit versés aux corsetières de Limoges actuellement en grève.

LES RETRAITES

Dès le 24 septembre, les congressistes se penchent sur le problème des retraites. Dignes héritiers de la révolution française, ils pensent que c'est la Nation, donc l'État, qui doit prendre en charge les indigents, les invalides, les vieillards et les enfants. Nous sommes encore loin des conventions collectives et du salaire différé pour financer la Sécurité sociale et la contrôler.

Le citoyen Pergay propose:
«Qu'une retraite soit servie obligatoirement par l'État à tous les ouvriers et employés des deux sexes ayant 50 ans d'âge ou 25 ans de service; toutefois, la retraite deviendra obligatoire vis-à-vis de l'ouvrier qui se trouvera dans l'incapacité de travailler par suite d'infirmités.»
Le citoyen Majot, de Paris, est encore plus virulent:
«Croire encore aujourd'hui à la possibilité d'améliorations quelconques en faveur des déshérités par la conquête des pouvoirs publics est vouloir faire acte de faiblesse et d'indécision. Tout jusqu'à ce jour démontre que nous n'avons rien à attendre du parlementarisme, rouage à jamais nuisible qui doit disparaître avec le régime capitaliste... C'est alors, mais alors seulement, que les enfants, les vieillards et les invalides du travail auront la subsistance nécessaire pour assurer leur existence.»

LE RÔLE DES PARTIS POLITIQUES

Parallèlement à la discussion sur la nécessité de confédérer toutes les organisations ou-vrières, se déroule un âpre débat sur le rôle des partis politiques dans le mouvement ouvrier et syndical. Défaits au congrès de Nantes en 1894, les guesdistes, qui veulent faire des syndicats des rouages des partis socialistes, tentent sans succès une ultime offensive.

Pour réaffirmer l'indépendance du syndicalisme, le congrès vote l'article 2 de la charte de la CGT:
«La CGT a exclusivement pour objet d'unir, sur le terrain économique et dans des liens d'étroite solidarité, les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale.»

Ce «terrain économique» est le terme même qui définit l'action purement syndicale, mais, pour lever toute ambiguïté, le citoyen Majot propose un amendement resté célèbre:
«Les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques.»
Ce principe, adopté par 124 voix contre 14, fonde l'indépendance syndicale et affirme la liberté de comportement de la jeune Confédération.

Le citoyen Martin de Paris, qui se félicite de «l'union de toutes les organisations ouvrières sur le terrain économique», propose que les différents partis socialistes s'unissent à leur tour. La réponse du citoyen Lhermite de Paris est cinglante: «Que l'on laisse les partis politiques s'arranger entre eux comme ils l'entendront et que nous n'avons pas à les conseiller, ne pouvant pas et ne voulant pas être des tuteurs.»

D'autres délégués proposent que la CGT présente des candidats ouvriers aux municipales, voire aux législatives. Le citoyen Lhermite remonte au créneau. Il déclare que «le Congrès a mis la politique à la porte, mais qu'il la laisse rentrer par la fenêtre» et que si cette proposition était adoptée, «la désunion continuerait parmi les syndiqués».
Et le citoyen Braun, de Paris, d'enfoncer le clou: «Le congrès ne doit pas traiter cette question, car s'occuper d'élections c'est faire de la politique.»

Autre grande question qui aurait pu faire capoter la création de la CGT: la rivalité entre la fédération des syndicats et la fédération des bourses. Les «syndicalistes» estiment que leur type d'organisation est le meilleur. Les «boursistes» pensent exactement le contraire. Pendant plusieurs jours, les délégués des uns et des autres tentent de convaincre le congrès du bien-fondé de leurs analyses. Le citoyen Louvigny, de Paris, parle même péjorativement des bourses comme étant des monuments. Le citoyen Besombes, de Paris, pense que les bourses peuvent «devenir la tête du mouvement ouvrier.» Face à cette querelle, le citoyen Treich fait une déclaration de bon sens: «Nous avons rendu hommage, tout à l'heure, à la Fédération des bourses, mais on oublie trop ce qu'a fait la Fédération nationale des syndicats, qui a travaillé énormément au développement des organisations ouvrières... Ces deux grandes organisations devraient marcher de pair et on arriverait, de cette façon, à faire une union corporative devant laquelle rien ne pourrait résister.»

Enfin, le citoyen Calvignac, de Carmaux, conclut cette querelle à sa manière: «On discute de savoir si ce sont les Bourses qui seront prédominantes ou si ce sont les Fédérations. J'approuve la Commission d'avoir voulu tout justement réunir ces deux éléments. Nous déclarons qu'étant dans l'impossibilité de supprimer les Bourses et les Fédérations, la Commission a bien fait de les réunir. » Ainsi était esquissée l'organisation actuelle: les «éléments constituant la confédération» se groupent au plan professionnel en fédérations nationales; ils se groupent au plan géographique en unions interprofessionnelles.

Au cours de cette semaine chargée de perspectives, le Congrès de Limoges a connu bien d'autres débats, a pris bien d'autres décisions, allant des travailleurs agricoles aux prisonniers, de l'opportunité de la grève générale à l'internationalisme. Et, le 28 septembre 1895, à cinq heures de l'après-midi, c'est un congrès uni qui s'achève aux cris de:
«Vive la République sociale; vive l'émancipation des travailleurs!» Uni par-delà la diversité des délégués. Diversité géographiqueet professionnelle toujours, diversité partisane ou philosophique parfois, diversité de tempéraments, sans aucun doute.

 

 

 

 

1895 - Une solennelle protestation

Le journaliste Léon Parlon, rédacteur à la Lanterne, s'insurge contre la façon dont a été couvert le congrès par la presse locale.

«Aux citoyens délégués du VIIe Congrès national corporatif Citoyens,
Comme journaliste, je viens protester énergiquement contre le qualificatif de Congrès des Poils dans la main qui vous a été donné par un journal de la localité.
Si mon collègue s'était donné la peine d'assister à une seule de vos séances, il aurait rencontré là des travailleurs aux mains calleuses, au cœur droit et haut, unis dans la même pensée: chercher par des moyens honnêtes à améliorer le sort de leurs camarades de travail. Malgré toutes les calomnies dont ne cesse de vous abreuver la presse, dite bien pensante, dans les quatorze séances qui ont été consacrées à vos travaux, il n'est pas sorti de la bouche d'un des délégués une seule parole ayant trait à des idées subversives.
Je l'engage, avant de vous juger ainsi, à se rendre compte de vos travaux, et alors il verra que le mobile qui vous guide est noble et élevé, n'ayant pour unique but que de rechercher les meilleurs moyens pour améliorer le sort des classes laborieuses.»

 

 

 

 

1895 - De tous les coins de France

75 délégués, représentant 172 organisations, assurent, pour la première fois, une véritable représentation nationale de la classe ouvrière.

Du 23 au 28 septembre 1895, 75 délégués se retrouvent à Limoges. S'ils viennent de toute la France et même d'Algérie, deux grands pôles sont sur-représentés: Paris et le grand centre de la France. En revanche, l'Est, le Sud-Ouest et la région Rhône-Alpes sont sous-représentés.

Sur ces 75 délégués, 30 viennent du Centre et 29 de Paris, 5 de l'Ouest, 4 du Sud-Ouest, 3 du Sud, 1 de l'Est et 1 d'Alger.

La sur-représentation du Centre est tout à fait normale. En effet, à l'époque, les voyages étaient longs et onéreux. Les délégués du Centre pouvaient donc plus facilement rejoindre Limoges. Le poids de Paris est tout aussi évident. Cœur du mouvement ouvrier et révolutionnaire, Paris est également la capitale d'un État centralisé où l'industrialisation se développe rapidement. À noter que les délégués parisiens et limougeauds représentent d'autres fédérations, bourses, chambres syndicales qui, trop éloignées, n'ont pu envoyer un délégué.

Ainsi, pour avoir une cartographie exacte de la CGT naissante, il faut se pencher sur la localisation des 172 organisations ouvrières représentées à Limoges. Si Paris est venu en force, la banlieue est quasi absente. En effet, son industrialisation ne fait que commencer. Deuxième force, le Centre. Outre Limoges, Tours et Tulle sont bien représentées. À noter que les trois seules déléguées femmes sont toutes de Limoges. L'Ouest arrive en troisième position avec Nantes, Angers, Rennes, Le Havre. Le Nord est assez bien représenté, mais presque uniquement dans sa partie ardennaise. Les grands bassins miniers du Nord-Pas-de-Calais et de Lorraine sont absents. Le Sud n'est représenté que par le Languedoc-Roussillon et les mineurs de Carmaux, Decazeville. Le Sud-Ouest et Rhône-Alpes sont chichement présents: Bordeaux, Toulouse, Angoulême, Grenoble. L'Est brille par une quasi-absence: Dijon, Reims, Besançon. Quant au seul délégué d'Alger (un Français), il représente à lui seul 13 syndicats de métiers. On peut aussi noter l'absence de Lyon, de Marseille, de la vallée du Rhône et des Vosges, zones pourtant à forte tradition ouvrière.

L'Alsace-Lorraine n'est pas représentée car elle fait partie du Reich allemand depuis 1871.

 

 

 

 

1895 - Du moufletier au tailleur et au scieur de pierre

Ancien et nouveaux métiers sont représentés au congrès, image de la diversité professionnelle des travailleurs du pays.

En dehors des bourses du travail et des fédérations nationales et départementales, on peut se faire une idée des forces syndicales par corporations à travers les 126 chambres syndicales représentées directement.

On constate deux grands pôles représentés à Limoges: les métiers anciens, aujourd'hui disparus, et les métiers nouveaux nés de l'industrialisation en plein développement. Anciens ou nouveaux, ils représentent essentiellement le textile, le bâtiment, la métallurgie et les services.

Parmi les métiers aujourd'hui disparus mais alors présents à Limoges: les «useurs de grains et polisseurs», les «choisisseurs sur porcelaine», les «journaliers en porcelaine», trois corporations travaillant péniblement à la renommée internationale de Limoges depuis que, à l'époque des Bourbons, on avait trouvé du kaolin dans la région.

On trouve aussi les «moufletiers» de Limoges, les «coupeurs de poils» (confection) et les «ouvriers selliers» de Paris, les «cochers de fiacre» d'Alger, les «tisseurs» d'Amiens, les «corsetières» de Limoges, les «coquilleurs-ciseleurs-acheveurs-baguetteurs et contourneurs» de Paris, les «sabotiers» de Limoges, «galochiers» de Tours et autres «tailleurs et scieurs de pierre».

Parmi les nouveaux métiers, la métallurgie dans son ensemble est très présente à travers les fondeurs, les mouleurs, les mécanos, les ouvriers de l'automobile, les carrossiers… En revanche, le monde agricole et celui de la mine sont quasi absents, mis à part quelques ouvriers vignerons des Pays de Loire et des mineurs du sud. Autre catégorie totalement absente: les gens de mer. Il n'y a aucun représentant des marins, bateliers, dockers.

Bref, la majorité des métiers présents à Limoges sont issus des vieilles corporations artisanales à très grand savoir-faire et fort d'un vieux passé de revendications et de lutte sociale.

 

 

1902 - LE CONGRÈS DE MONTPELLIER: UNITÉ ET INDÉPENDANCE
 

 

 

Après l'impulsion de départ donnée en 1895, la CGT s'organise et surmonte progressivement les divisions.

Certains historiens du mouvement ouvrier qualifient le Congrès de Montpellier (22-27 septembre 1902) de «deuxième Congrès constitutif de la CGT». Il marque, en effet, une étape importante, bien que souvent méconnue, entre l'acte de naissance officiel de la Confédération en 1895 et la Charte d'Amiens de 1906. Après Limoges, l'organisation de la CGT était restée relativement chaotique. Les séquelles des divisions, entre, notamment, la Fédération nationale des syndicats et celle des Bourses du travail ne s'estomperont qu'au fil des ans. L'unité se forgera dans l'action commune. Pour la concrétiser, la Confédération devra alors se structurer et dépasser les controverses entre partisans des fédérations nationales, professionnelles, et ceux des unions interprofessionnelles. L'influence anarcho-syndicaliste sera déterminante. En donnant une orientation originale au mouvement syndical français, elle a permis de résorber bien des anciens clivages.Victor Griffuelhes, cordonnier de Nérac, devient, en novembre 1901, le premier Secrétaire général de la CGT.

Très ferme sur le principe de l'indépendance syndicale, il est épaulé, notamment, par Georges Yvetot, anarchiste et Secrétaire de la fédération des Bourses du travail.
L'année suivante, les 165 délégués de 458 organisations présents au Congrès de Montpellier précisent leur volonté d'indépendance vis-à-vis des partis politiques. Ils adoptent une résolution qui préfigure la Charte d'Amiens: la CGT «groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Nul ne peut se servir de son titre de confédéré ou d'une fonction de la Confédération dans un acte politique quelconque».

Conscients de la nécessité de renforcer l'efficacité de la Confédération et de mettre fin aux rivalités internes, le Congrès adopte une profonde réforme organisationnelle. La synthèse se fait entre la représentation par secteur d'activité et la représentation géographique, considérées comme complémentaires. Les fédérations nationales d'industries et de métiers, d'une part; les Bourses du travail en tant qu'unions régionales, départementales ou locales, d'autre part; ont chacune un Secrétaire, mais celui des fédérations est également le Secrétaire général de la Confédération.

Avec une large majorité, Victor Griffuelhes est reconduit dans cette fonction.
Selon les chiffres du ministère du Travail, qui sont vraisemblablement sous-évalués, le nombre de syndiqués déclarés passe de 490 000 en 1900 à plus de 800 000 en 1906. Certaines fédérations syndicales importantes n'avaient cependant pas encore rejoint la CGT en 1902.
Celle des mineurs, qui avait refusé le principe de l'indépendance avec les partis politiques, fut victime de ses divisions internes qui engendrèrent, cette même année, l'échec de leur première grève générale.

 

 

1906 - LA CHARTE D'AMIENS ÉTABLIT L'INDÉPENDANCE SYNDICALE
 

 

 

 

Onze ans après sa fondation et quatre ans après sa réorganisation, la Confédération Générale du Travail réaffirme avec force l'indépendance du syndicat par rapport aux partis politiques lors du Congrès qui vote, le 13 octobre 1906, un texte qui passe à la postérité et garde une totale actualité.

 

 

 

 

1906 - Un congrès qui sert de référence

Alors qu'un délégué demande une collaboration étroite de la CGT avec le parti socialiste, c'est le contraire qui est fermement décidé. Une prise de position qui marque le mouvement syndical, même si seule FO l'applique réellement.

Alors que la CGT compte environ 800 000 membres, les luttes se développent dans toute la France: grèves aux PTT, au Livre, à la Métallurgie, aux Mines. D'ailleurs, les mineurs viennent d'être touchés par la tragédie de Courrières: 1 100 mineurs tués le 10 mars 1906. Dans ce contexte tendu s'ouvre, le 8 octobre, le congrès d'Amiens. D'entrée, le guédiste Victor Renard, Secrétaire de la fédération du Textile, dépose une motion demandant une collaboration étroite entre la CGT et le Parti socialiste. Le Secrétaire général, Victor Griffuelhes, et les leaders de la tendance anarcho-syndicaliste s'y opposent. Cette motion est repoussée par 724 voix contre 34 et 37 abstentions. C'est au contraire une motion radicalement inverse qui est votée le 13 octobre. La Charte d'Amiens obtient 830 voix contre 8 et une abstention.Le Congrès d'Amiens confirme donc l'article 2, constitutif de la CGT: «La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat».

La grève générale est l'outil de lutte préconisé et le syndicat est défini comme suit: «Aujourd'hui groupement de résistance, sera dans l'avenir le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale».La Charte repousse donc toute sujétion du syndicat à un parti, ne serait-ce que parce que le parti politique est forcément équivoque dans son recrutement, ses méthodes, son jeu électoral et parlementaire.

Dans l'intervention de Niel à la tribune d'Amiens, on trouvera probablement un bon résumé de ce que pensaient les congressistes et qui n'a rien perdu de son actualité: «Quand un patron veut diminuer les salaires de ses ouvriers, il ne les diminue pas d'un sou à ses ouvriers réactionnaires, de deux sous aux républicains, de trois sous aux socialistes, de quatre sous aux anarchistes, de cinq sous aux croyants, de six sous aux athées, etc. Il les diminue d'une façon égale à tous ses ouvriers, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses, et c'est cette égalité dans le mal qui les atteint, qui leur fait un devoir de se solidariser sur un terrain où les différences politiques ou religieuses ne les empêcheront pas de se rencontrer. Ce terrain, c'est tout simplement le syndicalisme, puisqu'aussi bien le syndicalisme a pour objet de s'occuper de la question des salaires.»

La Charte, complémentairement «affirme l'entière liberté, pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au-dehors». C'est que, pour la CGT, l'action politique n'est pas blâmable en tant que telle. Pour reprendre l'intervention de Niel, cette action «est celle qui est inspirée par les préoccupations morales des citoyens, qui voudraient établir entre les hommes des relations sociales conformes à leurs désirs. Elle est exercée par ceux qui croient que les rapports entre les hommes ne pourront jamais être réglés sans l'État; par ceux qui croient que les réformes ne peuvent venir que de la loi; par ceux qui affirment l'impossibilité de transformer la société sans faire la conquête des pouvoirs publics; par ceux qui veulent aider leur action économique par l'action de la loi; enfin, même par ceux qui cherchent, dans une lutte contre tous les États, la solution à tous les problèmes de la sociologie.»

En se définissant avec une telle précision, la CGT, à Amiens, prenait une dimension qui obligeait les partis à se définir eux-mêmes par rapport à elle. Sans les rejeter, elle leur lançait un défi toujours actuel: faites votre travail, nous ferons le nôtre.

 

 

 

 

1906 - Le texte de la Charte d'Amiens

En version intégrale, la motion adpotée en 1906 à une écrasante majorité.

«Le congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2, constitutif de la CGT: «La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat...» Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielle que morale, mises en oeuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le Congrès précise, sur les points suivants, cette affirmation théorique: Dans l'oeuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'oeuvre du syndicalisme; il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat. Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors. En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale.»

Congrès des 8-14 octobre 1906
(texte adopté par 830 voix contre 8 et 1 blanc)

 

 

 

 

1906 - Un syndicat, pas un parti

 

Votée le 13 octobre 1906 lors du congrès de la CGT, la charte d'Amiens est une véritable déclaration des droits du syndicaliste et du citoyen.
Elle proclame hautement l'indépendance du syndicat par rapport à «l'État oppresseur», au «patronat exploiteur» et à l'ensemble des partis politiques.


La charte d'Amiens a donné au syndicalisme français la plus grande de ses spécificités. Elle est la résultante d'une longue réflexion théorique et pratique du mouvement ouvrier français. Elle doit beaucoup à la force du syndicalisme révolutionnaire face aux différents courants socialistes qui souhaitaient faire du syndicalisme la courroie de transmission de leur ambition politique.

Du marxisme, les syndicalistes révolutionnaires reprennent la critique du capitalisme. Mais ils y ajoutent la critique de l'État, basée sur les écrits de Fourier, de Proudhon, de Bakounine et de Jean Grave. Pour eux, l'État ne peut pas être l'instrument de la libération sociale car il est en soi un instrument d'oppression. Cela ne sert donc à rien de le soustraire à l'emprise du capitalisme pour en faire un instrument révolutionnaire comme le souhaitent les socialistes d'une SFIO créée en 1905.

Les syndicalistes révolutionnaires n'ont donc qu'un but: détruire l'État. Pour Fernand Pelloutier (1867-1901), secrétaire général de la fédération des bourses du travail de 1895 à 1901, «l'État n'a pour raison d'être que la sauvegarde d'intérêts politiques, superflus ou nuisibles». Pour Victor Griffuelhes (1874-1923), secrétaire général de la CGT de 1901 à 1909, «le syndicalisme est le mouvement de la classe ouvrière qui veut parvenir à la pleine possession de ses droits sur l'usine et sur l'atelier. Il affirme que cette conquête sera le produit de l'effort personnel et direct exercé par le travailleur». Critiquant la «pilule électorale» et «l'embrigadement marxiste», de nombreux anarchistes sont déçus par le nihilisme et par le terrorisme qui font des ravages en France et en Russie. D'ailleurs dès 1892, le "Groupe de Londres" conduit par la française Louise Michel, l'italien Malatesta et le russe Kropotkine, appelle tous les anarchistes à entrer dans les syndicats. C'est ce qu'ils font en masse en France et en Espagne, un peu au Portugal, en Bulgarie et en Russie-Ukraine.

Devant leur puissance, les guesdistes quittent le congrès de Nantes en septembre 1894. Après la fondation de la CGT au congrès de Limoges, en septembre 1895, Fernand Pelloutier publie, le 20 octobre, son manifeste dans lequel il développe l'action des idées anarchistes dans les syndicats. Cette ligne anarcho-syndicaliste, reprise par la charte, repousse la sujétion du syndicat à un parti ou un groupe politique, car d'après eux, le syndicat a ses propres solutions pour la transformation sociale alors que les partis sont forcement équivoques de par leur recrutement, leurs méthodes, leur jeu électoral et parlementaire.

À la veille du congrès d'Amiens, les anarcho-syndicalistes ont des responsabilités importantes dans la CGT avec Victor Griffuelhes, émile Pouget, secrétaire adjoint chargé de La Voix du Peuple, organe de la confédération, et ancien rédacteur en chef du Père Peinard, Georges Yvetot, secrétaire de la fédération des bourses du travail et successeur de Fernand Pelloutier, et Pierre Monatte.

Mais les anarchistes, s'ils sont à l'origine de l'idée d'indépendance et de grève générale, vont vite être convertis au syndicalisme, devenant anarcho-syndicalistes puis syndicalistes révolutionnaires. En fait, ils sont prisonniers de leur conquête. Ils ont voulu pousser dans les syndicats leur propagande libertaire et l'action syndicale les a gagnés. Par ailleurs, quand la charte dénonce les sectes, elle désigne aussi les petits groupes libertaires aux pratiques alors étonnantes (reprise individuelle, amour libre, végétarisme...)

Dès le congrès de Montpellier, du 22 au 27 septembre 1902, on précise déjà la volonté d'indépendance de la Confédération face aux partis politiques et on adopte l'article 37 des statuts: «La CGT, basée sur le principe du fédéralisme et de la liberté, assure et respecte la complète autonomie des organisations qui se seront conformées aux présents statuts.»

LE CONGRÈS D'AMIENS

Six mois avant l'ouverture du congrès d'Amiens, une terrible tragédie endeuille le monde ouvrier. Un gigantesque coup de grisou tue 1 100 mineurs à Courrières. Alors que la CGT compte déjà 700 à 800 000 membres, les grèves se multiplient chez les postiers, au Livre, à la métallurgie et aux mines. Mais d'entrée, c'est de nouveau la question du politique qui est posée. En effet, les guesdistes se sentent renforcés par la fondation de la SFIO, à la salle du Globe à Paris, en avril 1905. Sur ordre de l'Internationale socialiste, basée à Amsterdam, les guesdistes du parti ouvrier français (POF), les blanquistes du parti socialiste révolutionnaire (PSR), les allemanistes du parti socialiste ouvrier révolutionnaire (PSOR), les possibilistes de la fédération des travailleurs socialistes et les jauressistes indépendants sont unifiés.

Ainsi, dès le 8 octobre 1906,le guesdiste Victor Renard, Secrétaire de la fédération du textile, dépose une motion demandant une collaboration étroite entre la CGT et la SFIO. Aussitôt Victor Griffuelhes, Merrheim, secrétaire des métaux, et les leaders anarcho-syndicalistes, rejoints par Auguste Keufer, Secrétaire du Livre et dirigeant de la tendance réformiste, combattent la motion Renard. Elle est rejetée par 720 voix contre 34 et 37 abstentions. C'est au contraire une motion radicalement inverse qui est adoptée le 13 octobre. La Charte d'Amiens obtient 830 voix contre 8 et une abstention.

Le congrès confirme donc l'article 2, constitutif de la CGT: «La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat.» Comme le souhaitent les anarcho-syndicalistes, la grève générale illimitée reste l'arme absolue. La CGT n'abandonne pas à un parti politique quel qu'il soit, le soin de réaliser l'émancipation intégrale des travailleurs. C'est le mouvement syndical qui réalisera la Révolution par la grève générale. De là découle cette déclaration des droits et des devoirs des travailleurs. Devoir d'adhérer au «groupement essentiel qu'est le syndicat»; droit de participer, en dehors du syndicat, à toute action correspondant à ses conceptions philosophiques et religieuses; enfin devoir de ne pas introduire ces opinions dans le syndicat.

Désormais, une concurrence s'est instaurée entre la SFIO et la CGT. Les militants syndicalistes multiplient les sarcasmes à l'égard des politiciens et, toujours impreignés d'idéologie libertaire, se déclarent fièrement «antivotards». Pour ces militants le «vrai parti du Travail, c'est la CGT», reprenant l'expression d'émile Pouget.

Par ailleurs, la CGT se proclame antimilitariste et dénonce la mauvaise influence de l'institution militaire sur les jeunes conscrits ouvriers. Elle est aussi contre le patriotisme car un conflit armé serait une diversion de la bourgeoisie pour détourner l'attention du pays des revendications ouvrières.

LA QUESTION DES SALAIRES

Sur le plan de l'organisation, les fédérations de métiers se transforment définitivement en fédérations d'industries et la mise en place des unions départementales s'accélère.

C'est Latapie qui, avant la fin du congrès, annonce l'importance de la charte d'Amiens: «Il faut que pour la première fois, les congressistes se prononcent sur la doctrine nouvelle. Il faut que le syndicalisme soit une théorie entre les théories anarchistes et socialistes. Cette doctrine d'ailleurs se suffit à elle-même.»

Niel, qui assumera l'intérim quelques mois en 1909 au secrétariat général entre Victor Griffuelhes et Léon Jouhaux, déclarait à la tribune d'Amiens: «Quand un patron veut diminuer les salaires de ses ouvriers, il ne les diminue pas d'un sou à ses ouvriers réactionnaires, de deux sous aux républicains, de trois sous aux socialistes, de quatre sous aux anarchistes, de cinq sous aux croyants, de six sous aux athées, etc. Il les diminue d'une façon égale pour tous les ouvriers, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses, et c'est cette égalité dans le mal qui les atteint, qui leur fait un devoir de se solidariser sur un terrain où les différences politiques ou religieuses ne les empêcheront pas de se rencontrer. Ce terrain, c'est tout simplement le syndicalisme, puisque aussi bien le syndicalisme a pour objet de s'occuper de la question des salaires.»

Niel ajoute que «l'action politique est celle qui est inspirée par les préoccupations morales des citoyens qui voudraient établir entre les hommes des relations sociales conforment à leurs désirs. Elle est exercée par ceux qui croient que les rapports entre les hommes ne pourront jamais être réglés sans l'État, par ceux qui croient que les réformes ne peuvent venir que de la loi, par ceux qui affirment l'impossibilité de transformer la société sans faire la conquête des pouvoirs publics, par ceux qui veulent aider leur action économique par l'action de la loi, enfin par ceux qui cherchent dans une lutte contre tous les États, la solution à tous les problèmes de la sociologie.»

À Amiens, la CGT, jeune fille de onze ans, est devenue réellement adulte. Après le congrès de Montpellier en 1902, Amiens affûte la réorganisation interne et les idées s'affinent. En clair, on passe d'un groupement de syndicats au syndicalisme moderne, et de l'anarcho-syndicalisme au syndicalisme révolutionnaire. En se définissant si précisément face au politique, la Confédération oblige désormais les partis, et spécialement les partis qui se déclarent ouvriers, à se définir eux-mêmes par rapport à elle.

Sans rejeter le champ politique, elle déclarait fièrement: «Nous savons quel est notre travail; faites le vôtre sans intervenir dans le nôtre.» Cette primauté du syndical par rapport au politique a été mise à mal avec la mobilisation des militants et des dirigeants en 1914, mais surtout après 1921 avec l'émergence d'un parti communiste reprenant la vieille tradition guesdiste d'inféodation du syndicalisme à la politique. Pourtant, le défi de la charte d'Amiens a toujours été d'actualité et il retrouve une nouvelle jeunesse après la disparition du camp communiste. Le congrès d'Amiens voulait coordonner les efforts des travailleurs, accroître leur bien-être par une diminution immédiatedes heures de travail et par une augmentation des salaires. En quatre-vingt dix ans, rien n'a vraiment changé.

 

 

 

 

1906 - Victor Griffuelhes

L'évolution d'un dirigeant de la CGT qui lutta avec enthousiasme pour l'indépendance syndicale.

Victor Griffuelhes, premier secrétaire de la CGT de 1901 à 1909, ancien blanquiste reconverti au syndicalisme révolutionnaire et à l'indépendance syndicale, se retire de la vie syndicale après la première guerre mondiale. Ancien ouvrier cordonnier, il meurt à l'âge de 49 ans, à Paris, en 1923. En 1920, désabusé, il se souvient pourtant de l'euphorie du congrès d'Amiens qu'il décrit ainsi:

«Nous eûmes l'ambition de réaliser sur le terrain économique l'unité concrète de la classe ouvrière: plus de jauressistes, de guesdistes, d'allemanistes, d'anarchistes, rien que des syndicalistes marchant réconciliés au même combat de classe.»

 

 

 

 

1906-1910: La répression frappe les grévistes

Le contexte des luttes ouvrières et des réactions qu'elles susitaient dans les sommets de l'État et du patronat.

De 1906 à 1910, de puissantes vagues de grèves, durement réprimées, secouent le pays. Face à la crise viticole, 700 000 personnes manifestent à Montpellier le 9 juin 1907. Narbonne se révolte. Le gouvernement envoie la troupe contre la "Commune de Narbonne". Mais les soldats du 17e régiment d'infanterie de ligne mettent crosses en l'air, pillent une poudrière et marchent sur Béziers pour soutenir les vignerons en lutte. Cette épopée sera popularisée peu après par la chanson de Gaston Montéhus, "Gloire au 17e", célébrant la mutinerie «des braves pioupious du 17e».

Un mois plus tôt, les électriciens de Paris avaient plongé la capitale dans le noir. En mai 1908 à Draveil, puis en juillet de la même année à Villeneuve-Saint-Georges, la troupe faisait feu sur des grévistes après que la police eut utilisé des agents provocateurs. Après ces provocations les dirigeants de la CGT sont arrêtés, comme le Secrétaire général, Victor Griffuelhes, en 1906 et 1908, et le pouvoir pense un moment dissoudre la Confédération pour «antipatriotisme» et «anarchisme».

En octobre 1910, les cheminots en grève sont mobilisés pour une période militaire de trois semaines. Entre 1906 et 1909, les fonctionnaires, qui n'ont toujours pas le droit de grève, débrayent quand même. Le dirigeant du syndicat des instituteurs (toléré mais non légal), Marius Nègre, est révoqué. En mars 1909, les postiers grévistes sont remplacés par des militaires et deux cents grévistes sont licenciés.

 

 

1914 - LA CGT À LA VEILLE DE LA GRANDE GUERRE
 

 

 

Jeune fille de 14 ans, la CGT vit sa première grande crise en 1909. Cinq ans plus tard, elle doit faire face aux soubresauts qui agitent le monde ouvrier européen confronté aux signes avant-coureurs du premier grand conflit mondial.

La Charte d'Amiens (octobre 1906) avait fait passer la CGT de l'anarcho-syndicalisme au syndicalisme révolutionnaire, tout en réaffirmant l'indépendance du syndicalisme par rapport au politique. Pourtant, début 1909, certains dirigeants lancent des attaques personnelles contre le secrétaire général Victor Griffuelhes. Sous les coups de butoir des réformistes, il démissionne le 2 février 1909. Il est remplacé par Niel, qui rejette le syndicalisme révolutionnaire. Les partisans de ce dernier passent à la contre-offensive et l'obligent à abandonner son poste le 28 mai. La jeune CGT est menacée de scission.

En juillet,un jeune militant de 30 ans, peu connu, est élu secrétaire général. Soutenu par les syndicalistes révolutionnaires, Léon Jouhaux est alors destiné à assurer l'apaisement et les transitions d'une CGT entrant dans l'âge adulte.

Fils de communard, résidant à Aubervilliers, le jeune Jouhaux a fréquenté les anarcho-syndicalistes et les universités populaires. En 1901, il passe trois mois en prison pour une bagarre lors d'un conflit social. Il est élu secrétaire de la Fédération nationale des ouvriers allumettiers. Délégué au congrès d'Amiens en 1906, il collabore au journal La Bataille syndicale. Face au développement de la droite nationaliste en 1912-1914, qui demande l'interdiction de la CGT, Jouhaux sait être intuitif, prudent et souple. En 1912-1913, il termine la réorganisation interne commencée lors des congrès de Montpellier en 1902 et d'Amiens en 1906. Au 1er septembre 1903, toutes les Bourses de travail locales doivent se fondre dans les Unions départementales.

Mais les guerres balkaniques et l'attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 font peser des risques de guerre sur l'Europe. Jusqu'à présent, le mot d'ordre ouvrier était «guerre à la guerre» et «grève générale contre la guerre du grand capital». Mais le 25 juillet 1914, Jouhaux et Dumoulin, pour la CGT, rencontrent leurs homologues allemands lors du congrès des syndicats belges. Ils sont alors persuadés que les réformistes allemands vont soutenir l'effort de guerre du Kaiser et du Reich.Trois jours plus tard, le Comité confédéral déclare: «Dans la situation présente, la CGT rappelle à tous qu'elle reste irréductiblement opposée à toute guerre. La guerre n'est en aucune façon une solution aux problèmes posés. Elle est et reste la plus effroyable des calamités humaines. à bas la guerre! Vive la paix!»

Le 29 juillet, la confédération appelle à une manifestation aussitôt interdite par le gouvernement. Elle publie une deuxième déclaration bien en retrait. Il ne s'agit plus de faire «la guerre à la guerre», mais de tenter d'éviter «le plus grave péril mondial». Le 31 juillet, Jaurès est assassiné. Le lendemain, la mobilisation générale est décrétée sans que la CGT soit en mesure de s'opposer à la guerre.




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