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| 1939 - LA SIGNATURE DU PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE | | | | | La tristement célèbre poignée de main entre le comte Von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich et son homologue pour l'Union soviétique, Viacheslav Molotov, le 23 août 1939, allait bouleverser les relations internationales. L'Europe née du traité de Versailles, les alliances contre l'Allemagne et l'Italie volaient en éclats, précipitant l'Europe dans la Deuxième Guerre mondiale.
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| | | 1939 - De la diplomatie à la guerre
| Dans le secret des chancelleries, les alliances se nouent et se dénouent pour donner naissance à un monstre qui préfigure les atrocités du conflit qui se prépare.
| Le 11 août 1939, une délégation anglo-française débarquait à Moscou pour tenter, sans grande conviction, de signer un accord de défense mutuelle avec l'Union soviétique. Staline, qui avait déjà deux fers au feu, laissa mariner les occidentaux qui n'avaient pas de directives précises de leurs gouvernements. Moscou aurait bien aidé la France et l'Angleterre, à condition que ses troupes puissent "traverser" la Pologne et la Roumanie. Or, ces deux pays foncièrement antisoviétiques étaient liés à la France dans le cadre de la "Petite entente", née dans les années vingt. Le maître du Kremlin préféra donc se rapprocher d'Adolf Hitler.
Sur fond de parenté totalitaire des deux pouvoirs, Staline pouvait afficher une perte de confiance dans les démocraties occidentales qui avaient déjà abandonné l'Espagne républicaine, l'Autriche et la Tchécoslovaquie. En plus, les purges de 1936-1938 avaient décimé la majorité des cadres de l'armée rouge et du Parti communiste.
UNE ANNEXE SECRÈTE DÉTERMINAIT AVANT YALTA LES SPHÈRES D'INFLUENCE
Dans ce contexte, Hitler, comme à son habitude, fonça. Le 18 août, il signa un accord de coopération économique et le 23, son ministre des Affaires étrangères était sur place. À Moscou en moins d'un jour, Von Ribbentrop signa le fameux pacte, valable pour dix ans. Ni Staline, ni Hitler n'imaginaient qu'il durerait autant. Mais il fallait gagner du temps pour abattre d'abord les démocraties occidentales. Dans la nuit du 23, Staline en personne, connaissant «combien le peuple allemand aime son führer», portait un toast à sa santé. Une annexe secrète déterminait, bien avant Yalta, les sphères d'influence. La Pologne serait partagée et les pays Baltes, ainsi que la Finlande et la Bessarabie, appartiendraient à la zone soviétique.
L'affaire commence avec la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne en janvier 1933. Seize mois plus tard, ce dernier tente d'annexer l'Autriche, sans succès à cause de l'Italie mussolinienne qui ne sait pas encore quelles alliances elle doit passer. En 1936, l'Allemagne se réarme et occupe la Rhénanie, en violation du traité de Versailles, sans aucune réaction de la France. Fort de cette mollesse de Paris, Berlin annexe Vienne en mars 1938. Entre-temps l'Espagne républicaine, née des élections démocratiques, doit faire face à un quarteron de généraux félons. Alors que les Italo-Allemands soutiennent ouvertement Franco, la France et l'Angleterre militent pour la non-intervention. L'URSS est présente sur le terrain espagnol, mais comme toujours, non pas pour soutenir les forces démocratiques mais pour faire disparaître les anarcho-syndicalistes et la gauche non communiste.
LE REICH ÉVITE UNE GUERRE SUR DEUX FRONTS
Nouvelle reculade des démocraties occidentales: l'affaire de Munich. Après avoir croqué l'Autriche, Hitler se tourne vers la Tchécoslovaquie. Celle-ci est démembrée, sans qu'un coup de feu ne soit tiré, lors des accords de Munich entre Daladier, Chamberlain et Hitler le 30 septembre 1938. Les Anglais et les Français signent en plus des accords de non-agression avec les Nazis. Quelques mois plus tard Madrid tombe. Enfin, en mai 1939, l'Allemagne, l'Italie et le Japon signent le Pacte d'Acier.
Comme cela ne lui suffisait apparemment pas, Staline prépare une nouvelle volte-face et un changement d'alliance. L'heure n'est plus à l'antifascisme et des contacts sont pris avec les Nazis. De son côté le Reich évite une guerre sur deux fronts comme durant la Première Guerre mondiale. Une semaine après la signature du pacte germano-soviétique, l'armée allemande se rue sur la Pologne.
Le 3 septembre, l'Angleterre et la France déclarent la guerre au Reich. Comme prévu dans la clause secrète du pacte, l'armée rouge pénètre en Pologne dès le 17 septembre. Le pays sera partagé entre Berlin et Moscou le 28 septembre.
Deux mois plus tard, l'armée rouge pénètre en Finlande mais y rencontre une forte résistance. Ce n'est qu'en mars 1940 que la petite Finlande capitule. En juin, alors qu'Hitler vient de balayer les armées françaises, Staline envahit la Bessarabie roumaine.
Le pacte germano-soviétique a pourtant été un marché de dupe et le plus rusé n'a pas été le "Petit père des peuples"… Grâce à ce pacte, Hitler a eu les mains libres en Pologne et sur le front Ouest. Une fois sa victoire assurée, il a eu tout le temps pour ce tourner vers l'Est. Pendant ce temps, l'URSS envoyait des trains entiers de céréales à l'Allemagne. Quant à Staline, il n'a guère mis à profit ce calme précaire pour renforcer ses défenses. Jusqu'à la veille de l'attaque allemande du 22 juin 1941, le maître du Kremlin faisait encore confiance à Hitler malgré toutes les informations fournies par les Anglo-saxons et ses propres espions.
Le fameux pacte n'a pas empêché la débâcle de l'armée rouge jusqu'à l'hiver 1941, occasionnant des centaines de milliers de morts et des millions de prisonniers. Staline n'a donc pas dû sa survie au pacte, mais à la tenacité de l'Angleterre churchillienne et à l'armée grecque qui a mis en déroute les troupes italiennes dans les Balkans. À cause de cela, Hitler a perdu plusieurs mois avant d'attaquer l'URSS. Ces fameux mois qui vont manquer devant Moscou alors que l'hiver est arrivé.
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| | | 1939 - Le rôle du Parti communiste français
| La subordination à Moscou provoque une crise sans précédant à la CGT.
| Comment un accord entre deux pays, certes inouï, peut-il provoquer une crise dans la plus grande confédération syndicale d'un troisième pays? Pourquoi la CGT française, à peine réunifiée, sans doute artificiellement, devait-elle de nouveau se scinder dès l'annonce de l'alliance entre Hitler et Staline?
Bien entendu, tout ce qui agitait le monde et qui allait se déchaîner dans un conflit où la barbarie devait franchir de nouvelles limites, ne pouvait pas ne pas affecter chaque force sociale de chaque pays. Mais le rôle particulier du Parti communiste français, en liaison avec le grand frère de Moscou, doit être rappelé. En imposant à ses relais dans la CGT une attitude d'appui total à toutes les initiatives de la diplomatie de Moscou, même lorsqu'elles se contredisaient à des intervalles très courts, le PCF ne faisait pas que se discréditer, il affaiblissait d'autant un mouvement syndical qui avait déjà fort à faire avec le recul général qui avait suivi les heures d'espoir de 1936.
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| | | 1939 - La CGT face à l'alliance Hitler-Staline
| À la veille de la guerre, le pacte germano-soviétique précipite une crise qui couvait du fait de l'attitude du Parti communiste.
| Réunifiée au congrès de Toulouse en mars 1936, la CGT n'a pas résisté au pacte germano-soviétique qui révéla la duplicité des ex-unitaires. D'autant que cette réunification avait l'allure d'une juxtaposition circonstancielle de forces plutôt que le caractère d'une véritable union.
Après l'essoufflement du Front populaire, la propagande des ex-unitaires grandit chez les nouveaux adhérents sans grande expérience qui ont afflué après les accords Matignon du 7 juin 1936. Les communistes sont majoritaires chez les cheminots, la métallurgie, le textile, l'agriculture, le bâtiment et la région parisienne. Leur hebdomadaire, La Vie Ouvrière, sert de relais à l'Humanité. Ils ne respectent pas les directives du congrès de Toulouse. Certains dirigeants ex-unitaires se font élire députés sous les couleurs du PC, comme Ambroise Croizat, Secrétaire des métaux. Les autres grands dirigeants ex-unitaires restent secrètement membres du Bureau politique ou du Comité central du PCF(*).
Face à cette colonisation communiste se constitue une tendance regroupée autour de l'hebdomadaire Syndicats, dirigé par le Secrétaire national René Belin avec Georges Dumoulin (UD-Nord), André Delmas et Zoretti (SNI), Marcel Roy (Métaux), M. Savoie (Alimentation), Pierre Vigne, Bard et Bertron (Mines), P. Milan et Bonnet (Habillement) et Froideval (Bâtiment). La troisième tendance est conduite par Léon Jouhaux et ses amis du Bureau confédéral: Bothereau, Bouyer, Buisson; relayée par le quoditien de la CGT Le Peuple et l'hebdomadaire confédéral Messidor. Avec eux, Robert Lacoste (Fonctionnaires), Christian Pineau (Employés), Albert Gazier (Employés parisiens), Vivier Merle (UD-Rhône) et Louis Saillant (Bâtiment).
Au congrès de Vichy, en mars 1938, la majorité se réclame du pacifisme et en octobre 1938, Syndicats écrit: «Les Français ne veulent pas combattre pour Staline». À l'époque, les ex-unitaires sont pour l'effort de guerre et contre les accords de Munich, alors que la Commission administrative s'est félicitée que les accords de Munich «aient évité le pire dans l'immédiat».
Lors du congrès de Nantes (14-17 novembre 1938), trois textes sont proposés: ex-unitaires, Syndicats et Jouhaux. Après une rude bataille, Léon Jouhaux finit par l'emporter.La signature du fameux pacte germano-soviétique du 23 août 1939 n'entraîne pas de prise de position immédiate du Bureau confédéral et de la Commission administrative. Les ex-unitaires appellent toujours au soutien à l'URSS. Le PCF, quoique surpris, refuse de condamner le pacte. Daladier en profite pour interdire la presse communiste. La Vie Ouvrière sera donc pendant trois semaines, ipso facto, l'organe du PC. Les défections à cause du pacte ne seront que d'ordre individuel. La direction, contrôlée par le bureau de l'Internationale communiste de Bruxelles, sert les coudes.
À la CGT, la fracture est inévitable. Alors que la guerre est déclarée depuis le 3 septembre avec la mobilisation, Jouhaux sait que comme en août 1914, c'est de la survie de la CGT qu'il s'agit. L'entrée des Soviétiques en Pologne, qui n'est pas dénoncée par les communistes français, est la goutte d'eau. Le 18 septembre le Bureau confédéral déclare: «Il n'y a plus de collaboration possible avec ceux qui n'ont pas voulu ou pas pu condamner une telle attitude, brimant les principes de solidarité humaine qui sont l'honneur de notre mouvement ouvrier.» Déclaration reprise le 25 par la Commission administrative.
Cette déclaration est signée par l'ensemble des membres du Bureau et de la Commission non-communistes et qui ne sont pas sous les drapeaux. Le même jour, Benoît Frachon propose de son côté une motion adressant un salut à l'initiative soviétique pour avoir signé le pacte...
La scission se répercute à tous les niveaux, mais, le 19 novembre 1940, la CGT et la CFTC sont dissoutes. En octobre 1941, le régime auquel collabore René Belin, le dirigeant de la tendance Syndicats, promulgue la trop fameuse Charte du travail. Le 26 décembre 1942, Léon Jouhaux est arrêté. Le mouvement syndical entre dans la clandestinité.
| (*) Benoît Frachon est membre du Bureau politique de 1928 à 1970 et membre du Comité exécutif du Komintern de 1935 à 1943. Pierre Sémard est membre du BP de 1932 à 1939 et membre du praesidium du CE du Komintern de 1925 à 1929. Julien Racamond est membre du Comité central .
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| | | 1939 - Le point de vue de Churchill
| L'homme d'État britannique juge avec sa sagacité légendaire les acteurs du drame qui se noue et de la tragédie qui se prépare.
| «Litvinov (*), ce juif éminent, en butte à l'animosité des Allemands, fut rejeté comme un outil hors d'usage et, sans qu'on lui permît un mot d'explication,..., Molotov, peu connu en dehors de la Russie, devint commissaire du peuple aux Affaires étrangères, en liaison étroite avec Staline.... En fait il avait toujours été favorable à un accord avec Hitler...
Le renvoi de Litvinov marqua la fin d'une époque.Il indiquait que le Kremlin cessait d'avoir confiance dans un pacte de sécurité avec les puissances occidentales... Litvinov parti, c'était là une concession majeure faite aux prétentions de Hitler... Le 19 août 1939, Staline annonça au Politburo son intention de signer un pacte avec l'Allemagne... Nous possédons aujourd'hui les détails de cette transaction qu'il ne faudra jamais oublier...
Seul un régime de despotisme totalitaire, comme celui qui existait dans chacun des deux pays, était capable de supporter la réprobation qu'inspirait un acte aussi anormal. On se demande qui, de Hitler ou de Staline, avait le plus d'horreur pour le traité qui venait d'être conclu. Tous deux n'ignoraient pas qu'il ne s'agissait en l'occurrence que d'un expédient temporaire... La sinistre nouvelle éclata dans le monde comme une bombe... 22 mois seulement allaient s'écouler avant que Staline et les millions d'êtres qui composent la nation russe paient ce pacte d'un prix terrible. Quand un gouvernement est dépourvu de tout scrupule, il semble souvent obtenir par là de grands avantages et une grande liberté d'action.»
| (*) Maxime Litvinov (1876-1951), né dans une famille juive de Iaroslav, membre du parti bolchevik en 1903. Ministre des Affaires étrangères de 1930 à 1939. Participe à la conférence sur le désarmement à Genève en 1932. À la prise du pouvoir d'Hitler, il obtient la reconnaissance de l'URSS par les États-Unis. En mars 1939, il est exclu du Comité central du PC d'Union soviétique. Preuve que dès cette époque Staline, foncièrement antisémite, ne supportait plus cette colombe liée à la lutte antifasciste et qui avait su passer à travers les purges de 1936-1938. Après l'invasion nazie en 1941, Litvinov est obligé de reprendre du service comme ambassadeur à Washington. Winston Churchill: "La Deuxième guerre mondiale", tome premier: L'orage approche 1919-1939, pp. 374-399, Paris, Plon, 1965.
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| | | 1941 - Une nouvelle volte-face des «ex-unitaires»
| Après de multiples changements d'orientation et d'attitude en fonction des directives de Moscou, les adeptes du parti communiste dans la CGT finissent par entrer dans la Résistance. Il faut dire que l'Allemagne a attaqué l'URSS.
| En 1921, la scission de la SFIO est suivie de celle de la CGT que les communistes quittent en adoptant le nom paradoxal d'"unitaires". En 1936, Staline change de diplomatie et le PCF s'allie à la SFIO, entraînant une réunification de la CGT.
En 1939, changement à Moscou, suivi par le PCF et les "unitaires". Après juin 1941, Staline fait la guerre à Hitler et le PCF entre dans la Résistance. Les "unitaires" souhaitent revenir au sein de la CGT. C'est toujours la politique extérieure, parfois intérieure, de l'Union soviétique qui dicte.
Après l'interdiction du PCF le 26 septembre 1939, Benoît Frachon plonge dans la clandestinité et devient le patron du Parti communiste à Paris jusqu'au retour de Jacques Duclos. Il reste inconditionnellement fidèle aux directives de Moscou.
Il a fallu attendre le lendemain du 22 juin 1941 pour que les ex-unitaires entrent dans la résistance, même si, individuellement et en particulier chez les mineurs, certains militants ont résisté dès le printemps 1941.
Les ex-confédérés eux n'ont pas attendu. Le 15 novembre 1940, neuf dirigeants de la CGT et trois de la CFTC signent le "Manifeste des Douze", origine de la résistance syndicale. Un mois plus tard apparaît le mouvement Libération-Nord avec entre autres Albert Gazier, Christian Pineau et Louis Saillant. D'autres ex-confédérés se retrouvent dans Libération-Sud. En janvier 1941, Léon Jouhaux, qui sera déporté en avril 1943, fonde avec ses amis le Comité d'études syndicales et économiques.
Pour les ex-unitaires, une fois que l'ordre de résister est venu de Moscou, il s'agit de se raccrocher aux wagons de la résistance syndicale pour tenter une deuxième fois d'infiltrer le mouvement syndical. Mais, stalinien jusqu'au bout des ongles, le PCF clandestin publie un texte fin juillet, antidaté du 10 juillet, où il dénonce pêle-mêle Jouhaux, Blum, Reynaud, Daladier, Laval et Doriot!
Déjà largement engagé dans une très difficile résistance, les ex-confédérés ne refusent pas en 1942-1943 l'aide des anciens unitaires. C'est bien évidemment l'âme de Moscou dans le syndicalisme français qui s'en occupera: Benoît Frachon.
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| | | 1940-1941 - LA CGT DANS LA TOURMENTE | | | | Avec la défaite et l'arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, un nouveau régime est instauré qui met en œuvre un système corporatiste.
| Depuis la fin de la Première guerre mondiale, la CGT a dû spécialement défendre son indépendance contre l'intrusion du politique dans le monde syndical. Avec la débâcle de mai 1940, la Confédération doit affronter en priorité la volonté de mainmise de l'État et du patronat sur le mouvement ouvrier.
Le 3 septembre 1939, la France entre en guerre contre l'Allemagne hitlérienne. Deux semaines plus tard, les communistes sont exclus de la CGT. En outre, la majorité des adhérents de la CGT sont sous les drapeaux, mobilisés sur le front dans cette «drôle de guerre» qui va durer jusqu'en mai 1940. Les effectifs fondent. La Métallurgie, forte de 800 000 syndiqués en 1937, n'a plus que 30 000 adhérents. Avec la débâcle, le Bureau confédéral quitte Paris pour Bordeaux.
Le 22 juin 1940, Pétain signe l'armistice à Rethondes et reçoit peu après les pleins pouvoirs de l'Assemblée nationale. On retrouve dans son premier cabinet un secrétaire confédéral de la CGT, René Belin, au poste de ministre de la Production industrielle et du Travail (*). Mais cet apôtre du corporatisme à la sauce Pétain ne fait guère d'émules au sein de la Confédération.
Le 20 juillet, le Bureau confédéral se réunit à Toulouse. Il s'agit de serrer les coudes devant la tempête qui s'approche. Dès le 16 août, le gouvernement de collaboration publie une loi interdisant les confédérations syndicales. C'est le 9 novembre que Belin en personne signe le décret de dissolution de la CGT, de la CFTC et de la Confédération générale du patronat français. Onze mois s'écoulent avant que ne soit promulgué le statut que donne Vichy au syndicalisme.
La Charte du Travail du 4 octobre 1941 interdit les grèves et les lock-outs. Travailleurs et patronat doivent s'entendre, sous la férule de l'État qui contrôle désormais l'ensemble du monde du travail. Cette charte est un mélange mal ficelé de corporatisme à l'italienne et de catholicisme social. Elle ne pourra jamais fonctionner.
Dès le 15 novembre, la résistance syndicale se met en place. Trois membres de la CFTC et neuf confédérés - Capocci, Gazier, Pineau (Employés), Chevalme (Métaux), Jaccoud (Transports), Lacoste, Neumeyer (Fonctionnaires), Saillant (Bois) et Vandeputte (Textile) - signent un manifeste. Celui-ci rappelle l'indépendance du syndicalisme et déclare: «Les féodalités économiques sont plus responsables de la défaite que n'importe quel homme politique, si taré soit-il.»
La plupart dessignataires de ce manifeste rejoindront rapidement le mouvement de résistance «Libération-Nord». Quant aux Confédérés habitant en zone libre, ils rejoindront «Libération-Sud». Léon Jouhaux ne peut guère faire entendre sa voix. En novembre 1940, il est mis en résidence surveillée à Vals puis, en décembre 1941, à Evian. Un an plus tard, il est arrêté, puis déporté par les nazis en avril 1943.
L'occupation et l'instauration du régime de Vichy ont donc eu pour conséquence la disparition de la CGT. Si Belin et quelques brebis égarées ont rejoint Pétain, la CGT continue pourtant à exister. Elle vit désormais dans la difficile et dangereuse clandestinité résistante.
| (*) En poste jusqu'au 18 avril 1942.
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| | | 1942-1943 - LA RÉSISTANCE SYNDICALE | | | | | Face à l'occupation nazie, la nécessité de l'unification de la résistance devient un impératif. Le mouvement syndical n'y échappe pas. Ex-confédérés et ex-unitaires se retrouvent donc en avril 1943. Mais derrière les accords du Perreux, la méfiance est de règle. Le 15 novembre 1940, trois dirigeants de la CFTC et neuf confédérés signent le "Manifeste des Douze", début de la résistance syndicale. Les signataires, qui vivent encore dans la légalité, réaffirment la mission purement économique et sociale du syndicalisme, l'indépendance vis-à-vis de l'État, la lutte contre l'antisémitisme et le pluralisme syndical. Les cadres ex-unitaires n'entrent en résistance qu'après l'invasion de l'URSS par Hitler, en juin 1941, mais avec une plus grande habitude de la clandestinité depuis l'interdiction du PCF en septembre 1939. En résidence surveillée depuis novembre 1940, Léon Jouhaux n'a pas encore les mains totalement liées. Après l'occupation de la zone Sud par les nazis en novembre 1942, il sera rapidement arrêté puis déporté, coupé de tous. Mais en 1941, il passe un accord secret avec le grand résistant Emmanuel d'Astier de la Vigerie pour que les confédérés entrent dans les mouvements de résistance Libération-Nord et Libération-Sud. Les ex-unitaires, sur ordre de Moscou, sont appelés à prendre contact avec toutes les autres forces de la Résistance, dans un premier temps pour défendre l'URSS en clouant des divisions nazies en France, et, si le cours de la guerre est favorable au maître du Kremlin, envisager un noyautage généralisé au moment de la libération. À l'automne 1942, les ex-unitaires approchent les confédérés. Le 22 septembre, Léon Jouhaux accepte de rencontrer le communiste Sémat, ancien Secrétaire de la fédération des Métaux, en présence de Louis Saillant. Ce dernier, résistant infatigable, organise six mois plus tard une fédération clandestine CGT des PTT. On le retrouvera à Alger, représentant de la Confédération au GPRF (Groupement provisoire de la République française).  Le 17 avril 1943, Robert Bothereau et Louis Saillant rencontrent clandestinement au Perreux, dans la banlieue parisienne, les ex-unitaires Henri Raynaud et André Tollet. Sur cet accord, uniquement verbal et non ratifié, Léon Jouhaux s'est exprimé: «Lorsque l'unité devint la réalité souhaitée, je n'étais plus là, malheureusement. Mais je puis bien dire que je n'y fus pas étranger et qu'elle se réalisa dans le sens des accords passés avec mes camarades chargés d'en poursuivre la conclusion.» Le nouveau Bureau confédéral est alors composé de cinq ex-confédérés et de trois ex-unitaires. Par rapport à la «réunification» de mars 1936, les communistes gagnent un siège au Bureau. Mais les ex-confédérés, échaudés par 1922-1936-1939-1941, restent vigilants, comme le prouve la lettre de Robert Bothereau à Benoît Frachon: « Ou je me trompe, ou bien je dois considérer que nous n'avons pas, dès le départ, envisagé sous le même angle le pourquoi de notre unité...».
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| | | 1945 - LA LIBÉRATION: LA RÉSISTANCE OUVRIÈRE SE RÉALISE DANS LA SÉCURITÉ SOCIALE | | | | Au lendemain de la guerre, une immense réforme met en place le système que nous connaissons aujourd'hui, du moins celui que FO veut préserver. Les Assurances sociales de la fin des années 1920 sont étendues et généralisées.
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| | | 1945 - Le projet des «confédérés»
| Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 mettent en œuvre un système qui étend et perfectionne celui des assurances sociales.
| Avec un enthousiasme qui ne peut se mesurer qu'à l'horreur subie pendant plusieurs années, les artisans de la Libération sont à l'œuvre, en cette fin de Deuxième Guerre mondiale. Parmi leurs réalisations, l'une de celles que retiendra le plus l'Histoire est sans conteste la Sécurité sociale, que les ordonnances du 4 octobre 1945 mettent définitivement en place.
Définitivement? Les projets actuels méritent qu'on y regarde de plus près. Tout comme il faut regarder de plus près ce bel ensemble qui a présidé, dit-on, à la définition de l'institution qui, aujourd'hui encore, permet à la France d'être un pays où l'égalité n'est pas un vain mot.
Contrairement à ce qu'affirment différents hommes politiques, la Sécurité sociale n'est pas une réalisation du seul gouvernement de la Libération mais d'abord l'œuvre de militants syndicalistes, plus particulièrement celle de ces responsables de la CGT qu'on appelait «confédérés», pour les distinguer des «unitaires» qui étaient en train de coloniser la CGT pour le compte du Parti communiste.
C'est que la protection sociale des salariés est une longue histoire, dont les acteurs luttent depuis des décennies. Parmi eux, Georges Buisson, dirigeant de la vieille CGT d'avant-guerre et l'un de ses réorganisateurs dans la clandestinité. En 1943, il rédige un projet particulièrement précis de Sécurité sociale. Il s'appuyait sur son expérience de délégué confédéral à la propagande, au moment de la discussion de la loi sur les Assurances sociales en 1929-1930. Militant syndical, réformiste convaincu, défenseur des Assurances sociales, il mesurait mieux que quiconque la portée de l'acquis et, en même temps, ses limites.
Son plan est complet : outre la gratuité complète des soins médicaux, il considère que la Sécurité sociale, en tant que création ouvrière, doit être gérée par les seuls travailleurs. Il propose en conséquence la gestion intégrale par les assurés, sans intervention de l'État. Il propose également la couverture de l'ensemble des risques (vieillesse, maladie, famille) par une caisse unique.
Signe des temps, le projet Buisson, soumis à l'Assemblée consultative d'Alger à la fin de 1943, fut rejeté. La mention d'un «plan complet de Sécurité sociale» fut certes intégrée au programme du Conseil national de la résistance, ce qui était une avancée importante pour les militants syndicaux, mais la gestion de cette Sécu était définie comme «appartenant aux représentants des intéressés et de l'État». La dangereuse et extensible notion de tutelle venait de faire son apparition.
Les syndicalistes poursuivent cependant leur combat. Certes, à l'automne 1944, une délégation de la CGT essaie vainement de convaincre le général de Gaulle, président du gouvernement provisoire, de la justesse d'un plan détaillé de Sécurité sociale du type du projet Buisson. Mais, quand la discussion commence à l'Assemblée en juin 1945, le fait est acquis: la Sécurité sociale verra le jour. Les salariés, leurs familles, le mouvement syndical viennent de remporter une victoire considérable, bien plus étendue que les Assurances sociales, avant même que les modalités d'application ne soient précisément définies.
Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 reconnaissent le droit des salariés à gérer leurs propres cotisations. Les aspects immédiats vont bouleverser la vie quotidienne de millions de travailleurs, avec la couverture du risque maladie, du risque vieillesse et les allocations familiales, tous risques gérés de manière uniforme sur l'ensemble du territoire et pour l'ensemble des professions, à quelques exceptions près (les régimes dits «particuliers»). Cet acquis ouvrier de la Sécurité sociale s'inscrit comme une modification positive et durable pour l'ensemble de la population. Ainsi, par exemple, le suivi médical de la femme enceinte et du nourrisson, lié au versement des prestations familiales, va pratiquement éradiquer la mortalité infantile en France. Outre ces aspects, qui sont loin d'être négligeables, c'est l'existence même du monde du travail, donc du mouvement syndical et son rôle qui sont reconnus, non seulement de fait mais dans les textes. Les travailleurs ont le droit de s'organiser, le droit de cotiser et de gérer leurs cotisations par le biais de l'organisation syndicale.
C'est le même mouvement d'un réformisme conquérant qui trouvera son expression avec la loi du 11 février 1950 sur les conventions collectives et la liberté de négocier les salaires et les conditions de travail. Création des militants de la vieille CGT, la Sécurité sociale est à la fois le modèle et le symbole du syndicalisme.
Est-ce à dire que les ordonnances de 1945 sont parfaites? Aucun texte ne peut jamais l'être, et l'existence de la tutelle gouvernementale comme la place réservée aux employeurs dans les Conseils d'administration des caisses de Sécurité sociale - à la différence du projet Buisson - vont constituer de réels problèmes. L'essentiel n'est cependant pas là, mais dans l'inscription de l'action syndicale au quotidien pour des millions de personnes.
LA CAISSE UNIQUE REFUSÉE
Une autre limite est imposée aux ambitions du projet Buisson: il n'y aura pas une caisse unique de Sécurité sociale regroupant l'assurance- maladie, l'assurance-vieillesse et les allocations familiales. Contre cette solidarité «par construction» entre les générations, des forces politiques se manifestent, opérant des rapprochements paradoxaux, au moins en apparence.
L'une de ces forces est le Parti communiste qui, par ses dirigeants - les uns au gouvernement de l'époque, comme Maurice Thorez ou Ambroise Croizat, les autres infiltrant les sommets de la CGT, comme Benoît Frachon et Henri Raynaud - va chercher à déstabiliser le mouvement syndical, en limitant son audience comme en combattant ses réalisations.
Une autre force est le Mouvement républicain populaire, de tendance démocrate-chrétienne, qui s'efforce de créer, à l'encontre de la caisse unique de Sécurité sociale, des caisses d'allocations familiales, autonomes par rapport à la Sécurité sociale proprement dite. Cette exigence est relayée par le Parti communiste, qui participe lui aussi au gouvernement tripartite. Ambroise Croizat, ministre PCF du Travail et présenté par d'aucuns comme le père de la Sécurité sociale, commence par diminuer des deux tiers à la moitié la proportion des représentants salariés dans les Conseils d'administration des caisses d'allocations familiales.
Ensuite, Henri Raynaud, éminent responsable PCF, entre en scène. Lui qui a combattu avec véhémence les Assurances sociales des années 30, qualifiées par lui de «social-fascistes», présidait à l'époque la Fédération nationale des Organismes de Sécurité sociale. Il se prononce en décembre 1946 pour l'autonomie administrative et financière des allocations familiales vis-à-vis de la Sécurité sociale. Forts de cette importante prise de position, les pouvoirs publics mettent en place cette autonomie en créant l'Union nationale des Caisses d'allocations familiales, qui va durer jusqu'aux ordonnances de 1967. Cette création tend à séparer chacune des branches de la Sécu (maladie, vieillesse, famille) et préfigure toutes les tentatives d'éclatement de la Sécu.
Georges Buisson combattait pour les Assurances sociales, Henri Raynaud les refusait. Georges Buisson préconisait une caisse unique de Sécurité sociale, Henri Raynaud organisait l'éclatement de celle-ci. Georges Buisson était un militant responsable de la tendance confédérée; en tant que tel, il refusait la subordination du mouvement syndical aux partis politiques.
Cinquante ans après, la Sécu a certes évolué. Elle est aussi soumise à des pressions et des menaces, mais qui peut dire que l'indépendance des syndicalistes qui y défendent les intérêts des salariés soit une nécessité d'un autre temps? Sur ce plan-là au moins, rien n'a changé, ni depuis 1945, ni depuis 1895, quand la CGT se fondait sur le principe de l'indépendance.
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| | | 1945 - Georges Buisson (1878-1946)
| Le véritable «inventeur» de la Sécurité sociale.
| Dès 1908, Georges Buisson est élu Secrétaire adjoint de la Fédération nationale des Employés, après avoir été responsable de la Chambre syndicale des Employés. Il est l'un des principaux animateurs de la Fédération jusqu'en décembre 1929, date à laquelle il est remplacé par Capocci. C'est l'année où le Congrès confédéral l'élit Secrétaire adjoint de la CGT.
Spécialiste des Assurances sociales, rapporteur sur cette question au congrès confédéral de septembre 1929, auteur de l'ouvrage «Les Assurances sociales et leurs adversaires», il devient délégué confédéral à la propagande.
Avec l'unification de 1936, il est toujours membre du Bureau confédéral et Secrétaire adjoint. Tout naturellement, en 1939, il refuse le pacte germano-soviétique et ses conséquences dans le mouvement syndical ; ilrefuse également la soumission à Vichy. Réorganisant la CGT, il part clandestinement pour Londres et il est en contact permanent avec Léon Jouhaux.
À la Libération, il est toujours Secrétaire de la CGT.S Ildécède le 31 janvier 1946. Quelques mois auparavant, les ordonnances d'octobre 1945 avaient couronné de succès une grande partie de son combat pour la protection sociale collective.
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| | | 1945 - Ceux qui s'opposaient à la Sécu
| Patronat, mutualistes et milieux catholiques n'admettaient pas l'unicité des caisses.
| Dans son numéro du 26 juillet 1945, Résistance ouvrière, qui était sorti de la clandestinité mais n'avait pas encore pris le nom de Force Ouvrière, annonçait le rapport sur la Sécurité sociale dont était chargé Georges Buisson.
L'Assemblée consultative devait examiner le projet qui, déjà, subissait bien des attaques:
«On sait que ce plan [...] joignait à la gestion des risques couverts par le régime actuel des assurances sociales, la réparation des accidents du travail et maladies professionnelles, ainsi que le service des allocations familiales. Or le gouvernement, cédant à la pression conjuguée des caisses patronales de compensation et des associations familiales, a accepté de différer l'intégration des allocations familiales dans l'ensemble de la Sécurité sociale. [...] Quant au principe de la caisse unique, il rencontre l'opposition active des mutualistes, des organisations patronales créatrices des caisses interprofessionnelles, des syndicats chrétiens et des milieux catholiques, défenseurs acharnés du principe de la pluralité des caisses.[...] Bref, nous voici revenus à la situation que nous avons connue il y a vingt ans, lorsque les pires manœuvres et les plus insidieux moyens se donnaient libre cours pour empêcher le vote de la première loi qui devait instituer en France les assurances sociales.»
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| | | 1945 - LA FONDATION DE L'HEBDOMADAIRE FORCE OUVRIÈRE | | | | Les débuts du journal qui devait donner son nom à la confédération créée pour préserver l'indépendance syndicale.
| Créé dans la clandestinité en 1943, Résistance ouvrière reparaît le 29 novembre 1944. Les «amis de Jouhaux» - qui ne reviendra de déportation qu'en mai de l'année suivante - se regroupent autour de Robert Bothereau. Ils animent l'hebdomadaire. Le journal devient rapidement un espace d'expression ouvert à tous. Il se veut alors unitaire: «Nous pouvons avoir des divergences de doctrine, de méthode et d'idéal avec d'autres camarades. Nous respectons toutes les opinions (...) On ne créera pas l'Unité française sans l'Unité ouvrière.» La générosité de cette proclamation, au lendemain de la guerre, se heurte pourtant rapidement à la réalité, de jour en jour plus évidente, de la stratégie de noyautage de tous les rouages de l'appareil syndical.
«La machine à broyer communiste était en marche et le bureau de Bothereau était devenu le bureau des pleurs de tous ceux qui perdaient leur syndicat» se souvient André Viot . Résistance ouvrière publie les lettres de nombreux militants: «l'unité proclamée par les unitaires avait un but: masquer la parenté avec le PC et donc dissimuler le sens de la bataille» écrit ainsi l'un d'eux en décembre 1945.
Le temps n'est plus à la résistance, mais à l'affirmation de la force de l'indépendance syndicale. «Hier résistance, aujourd'hui force» affirment les ex-confédérés. Force ouvrière succède ainsi, le 20 décembre 1945, à Résistance ouvrière.
Jusque vers le milieu de 1946, Force ouvrière permet à tous ceux qui ne se résignent pas à laisser la CGT aux mains des ex-unitaires d'exprimer leurs positions. Il faut attendre le mois de septembre pour que Bothereau, Bouzanquet, Neumeyer, Delamare, Cappoci, Sidro et bien d'autres, franchissent le pas en créant des groupes "Les Amis de FO", qui,dans un premier temps, se contentent de distribuer le journal et d'organiser des conférences. Mais, assez rapidement, une véritable structure se met en place avec un groupe central FO, dont les responsables sont investis de fonctions au sein de la Confédération et dans les fédérations.
Une nouvelle étape est franchie avec la délivrance des cartes "Amis de FO" et la perception de cotisations. Force ouvrière dresse alors chaque semaine le bilandes manœuvres des ex-unitaires. C'est ainsi que, quel-ques mois plus tard.
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| | André Viot témoigne:
| «Hier Résistance, aujourd'hui Force»
| | Engagé en Afrique du Nord dès 1942 dans la division Leclerc, André Viot,de retour à Paris peu après la libération de la capitale, dirige la rédaction du Peuple et participe activement à la création de Force ouvrière dont il sera le premier rédacteur en chef. Peu de temps après sa disparition, il avait accordé une interview à FO Hebdo. FO Hebdo: Comment es-tu devenu rédacteur en chef du Peuple? André Viot: Après la libération de Paris, j'ai été affecté au ministère du Travail. Un jour, en sortant du ministère, j'ai rencontré Albert Bouzanquet, le directeur du Peuple, qui faisait partie d'une délégation qui allait voir le ministre, Ambroise Croizat. à cette époque, les choses allaient très vite. Il m'a dit: «j'ai besoin de toi, je cherche un rédacteur en chef». Le lendemain, je suis allé à la CGT où l'on m'a dit: «le général n'est pas encore rentré (c'est ainsi que l'on surnommait Léon Jouhaux) mais je vais te présenter celui qui le remplace.» C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Robert Bothereau. L'entrevue a duré cinq minutes, il m'a dit: «mets-toi au boulot, je te reverrai dans quinze jours». Je me suis donc installé au 56, rue Jean-Jacques Rousseau où se trouvaient les bureaux du Peuple, et j'ai commencé par tout faire, des éditoriaux à la mise en page. FO Hebdo: As-tu alors des contacts avec la rédaction de Résistance ouvrière? André Viot: Plus que des contacts! La rédaction de Résistance ouvrière était dans le même immeuble, à l'étage au-dessus. Au fil des semaines, il apparaissait de plus en plus évident que les ex-unitaires voulaient imposer une seule ligne éditoriale au Peuple: la leur. Cela devenait de plus en plus intenable, mais il faut comprendre le climat de l'époque. Nous étions encore dans la période d'euphorie de l'immédiat après-guerre et rares étaient ceux qui voulaient regarder en face la réalité: celle de la prise de pouvoir des communistes à tous les niveaux de la CGT. Résistance ouvrière était dirigée par Albert Boudu, un ancien métallo. FO Hebdo: Comment et pourquoi Résistance ouvrière s'est mué en Force ouvrière? André Viot: La machine à broyer communiste était en marche et le bureau de Bothereau était devenu le bureau des pleurs de tous ceux qui perdaient leur syndicat, leur union départementale ou leur fédération. Ils venaient lui expliquer comment les ex-unitaires les avaient mis sur la touche. Nous étions de plus en plus nombreux à voir enfin clair, mais nous ne savions pas comment faire face. Au printemps 1945, les événements se sont accélérés. Certains camarades ont commencé à quitter la CGT pour créer des syndicats autonomes en expliquant qu'ils ne pouvaient plus continuer dans ces conditions. Il fallait réagir. C'est également à cette époque que Jouhaux est rentré d'Allemagne. Après avoir été si longtemps coupé du monde, il avait une vision en partie fausse des réalités syndicales de l'époque. Il me disait toujours quand je lui parlais de l'emprise grandissante des communistes: «tout le monde me dit la même chose, mais personne ne me propose de solution!» Jouhaux n'était pas scissionniste, mais il n'était également pas unitaire à tous crins. Il aurait voulu qu'on lui donne une baguette magique pour s'en sortir sans perdre l'acquis matériel et moral énorme que représentait la CGT. Son retour a retardé la rupture entre les ex-confédérés et les ex-unitaires. Nous devions pourtant réagir avant d'être laminés par les communistes. Nous avons donc cherché à constituer un point d'appui et de rassemblement à l'intérieur de la confédération: une structure sur laquelle on pourrait s'appuyer, le cas échéant, le moment venu. On s'est alors dit que pour mener une action cohérente et suffisamment forte, il fallait changer le titre de Résistance ouvrière. Lors d'une réunion, j'ai expliqué que l'époque n'était plus à la résistance mais à l'attaque, et j'ai inventé le slogan: «hier résistance, aujourd'hui force». Il a fait recette et nous avons ainsi tiré, le 20 décembre 1945, le premier numéro à 100 000 exemplaires. Le but était de créer une force à l'intérieur, mais pas une scission... On n'en n'avait pas vraiment conscience, mais c'était en fait inexorable. Un jour quelqu'un m'a dit: «si vous continuez comme ça, vous allez dehors»...
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| | | 1947-1948 - LA FONDATION DE LA CGT-FORCE OUVRIÈRE | | | | | Dans l'après-guerre mouvementé, le parti communiste a réussi à prendre le contrôle de la CGT. Les militants qui veulent préserver l'indépendance syndicale vis-à-vis des partis, du gouvernement et du patronat se regroupent et bâtissent une nouvelle confédération.
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| | | 1947-1948 - De la scission à la construction
| Le film des événements, de la démission de Léon Jouhaux et de ses amis du Bureau confédéral de la CGT au congrès constitutif de FO.
| Le 19 décembre 1947, Léon Jouhaux et ses amis démissionnaient du bureau confédéral de la CGT. Cette fracture dans l'organisation n'est pas une rupture avec la tradition syndicale française. Au contraire, elle s'inscrit dans l'historique volonté d'indépendance des syndicats par rapport aux partis politiques et à l'État. Volonté née il y a plus d'un siècle et qui perdure aujourd'hui avec la CGT-FO.
Blanquistes, guesdistes, puis socialistes et communistes, auraient bien aimé faire des syndicats leurs courroies de transmission au sein du monde du travail. Jusqu'à la Seconde guerre mondiale, toutes ces tentatives ont échoué. Mais le PCF allait utiliser l'essence même de cette guerre pour faire main basse sur la CGT. En effet, face à la violence de la barbarie nazie l'unité antifasciste est stratégiquement et tactiquement incontournable. Churchill lui-même, qui parlant de Staline disait: «Il est homme à vous voler un kopek au fond de votre poche sans que vous ne vous en rendiez compte», a été le premier à soutenir militairement l'URSS dès juillet 1941.
Au niveau syndical, les Confédérés acceptent de passer les accords verbaux du Perreux avec les ex-Unitaires en avril 1943. La lutte contre l'occupant passe par l'unité syndicale. Mais les communistes ont des arrière-pensées: noyauter les organisations syndicales pour être en position de force à la libération, comme le souhaite Staline, qui veut mainteniret agrandir son empire. D'ailleurs Robert Bothereau, à la libération,écrivait à Benoît Frachon: «Ou je me trompe, ou bien je dois considérer que nous n'avons pas, dès le départ, envisagé sous le même angle le pourquoi de notre unité» (1). Les Confédérés ne sont pas des naïfs. Dès 1943, ils lancent clandestinement le journal Résistance Ouvrière, qui reparaît légalement, le 29 novembre 1944.
LE PARTI COMMUNISTE STALINISE LA CGT
À la libération, Staline transforme sa théorie du «socialisme dans un seul pays» en celle du «socialisme dans un seul bloc». Il décide donc de "soviétiser" par la force l'Europe centrale et orientale occupée par l'Armée rouge. Quant à la France, l'Italie et la Grèce, elles doivent rester dans le camp occidental, mais les partis communistes ont ordre de rester assez puissants pour faire pression sur leurs gouvernements selon les desiderata de la politique étrangère soviétique, et éventuellement pour que la puissance des États-Unis ne soit pas hégémonique...
Le PCF entre donc au gouvernement, se lance dans «la bataille de la production» et combat toute revendication ouvrière, déclarant même: «La grève, c'est l'arme des trusts». Les anciens Confédérés, ayant une vieille expérience des pratiques communistes, ne s'en laissent pas compter. Le 20 décembre 1945, ils transforment l'hebdomadaire Résistance Ouvrière, dirigé par Albert Boudu, en Force Ouvrière.
«HIER RÉSISTANCE, AUJOURD'HUI FORCE»
André Viot, qui prend alors en main le journal, témoigne: «La machine à broyer communiste était en marche et le bureau de Bothereau était devenu le bureau des pleurs de tous ceux qui perdaient leur syndicat, leur union départementale ou leur fédération. Ils venaient lui exposer comment les ex-unitaires les avaient mis sur la touche. Nous étions de plus en plus nombreux à voir enfin clair... Nous devions pourtant réagir avant d'être laminés par les communistes... Il fallait [donc] changer le titre de Résistance Ouvrière. J'ai expliqué que l'époque n'était plus à la résistance mais à l'attaque, et j'ai inventé le slogan: «hier résistance, aujourd'hui force»... Le but était de créer une force à l'intérieur, mais pas une scission». En effet, Léon Jouhaux est contre une scission car il pense que, comme en 1936, l'influence communiste va retomber. Enfin, il craint qu'un départ précipité ne s'avère un désastre au niveau de l'intendance.
En septembre 1946, alors que les communistes contrôlent près de 80% de la CGT, Bothereau, Bouzanquet, Neumeyer, Delamare, Capocci, et Sidro fondent des groupes: "Les Amis de FO" qui, dans un premier temps, distribuent le journal et donnent des conférences. Ainsi, assez rapidement, une véritable structure se met en place avec un groupe central FO dont les responsables sont investis de fonctions au sein de la Confédération et dans les fédérations. Enfin des cartes "Les Amis de FO" sont délivrées et des cotisations perçues.
C'est l'offensive du Kremlin en 1947 et les débuts de la guerre froide qui vont précipiter le départ de ceux qui veulent l'indépendance syndicale et non une CGT stalinisée. à l'Est, il n'y a plus que la Tchécoslovaquie qui résiste encore. Les Américains ripostent en lançant la doctrine Truman en mars 1947. Le 8 mai, les ministres communistes sont chassés du gouvernement.
Le 5 juin, Washington lance le plan Marshall. Trois semaines plus tard, Staline refuse ce plan. Le PC et la partie de la CGT qu'il contrôle, lui emboîtent le pas sans état d'âme. Le 3 juillet, le journal Force Ouvrière écrit: «Dans les pays qu'ils gouvernent par l'intermédiaire des communistes, les Russes s'efforcent de supprimer toute liberté d'opinion et d'empêcher les contacts avec l'Europe occidentale. Ainsi la Russie refuse le plan Marshall.»
Le 24 juillet, Léon Jouhaux annonce dans le même journal: «Le plan Marshall peut offrir une base positive à la reconstruction d'une Europe unie.» Mais minoritaires, "les Amis de FO" ne peuvent empêcher le Comité confédéral national des 12-13 novembre de rejeter ledit plan . Par ailleurs, le PCF lance la CGT dans une série de grèves, dans le but réel d'imposer son retour au gouvernement et de faire prendre une orientation pro-soviétique à la diplomatie française. Devant l'échec de ces grèves politiques, l'ordre de reprise du travail est donné le 9 décembre.
Les militants qui s'étaient violemment opposés aux communistes dans les entreprises, commencent à quitter la Confédération et à créer des syndicats autonomes. Méhudin, de la fédération des cheminots, déclare: «Il est impossible de lutter efficacement à l'intérieur d'un mouvement organisé et contrôlé par le mouvement communiste.»
Avec tous ces départs, le groupe Force Ouvrière ne se sent pas assez fort pour réussir une contre-offensive interne. Il faut donc partir. Force Ouvrière, daté du 25 décembre 1947, raconte ce départ: «Les membres minoritaires de la Confédération Générale du Travail, groupés sous l'égide de "Force Ouvrière", ont, au cours d'une conférence nationale réunie à Paris les 18 et 19 décembre 1947, décidé de demander aux camarades Léon Jouhaux, Robert Bothereau, Albert Bouzanquet, Pierre Neumeyer, Georges Delamarre de démissionner du Bureau confédéral. En militants disciplinés, ils ont remis leur démission vendredi après-midi (2) au deuxième Secrétaire général de la CGT, Benoît Frachon.» Et Robert Bothereau d'expliquer la philosophie de ce départ: «Nous n'avons pas accepté le rôle d'otages que l'on voulait nous assigner. "La CGT continue", ont dit ceux qui se sont installés à son siège. Nous qui avons dû en partir, nous disons: "Nous continuons la CGT"»(3).
Les communistes étant restés maîtres de l'immeuble de la rue Lafayette, de la trésorerie, de l'appareil administratif et des archives, c'est à partir de rien que Jouhaux et Bothereau ont dû reconstruire l'héritière de la CGT de la charte d'Amiens. Les 12 et 13 avril 1948, se tenait le congrès constitutif de la CGT-FO.
«NOUS CONTINUONS LA CGT»
Il fallait certes une bonne dose de courage et une vision claire de ce qu'est réellement le syndicalisme pour «continuer la CGT» dans les circonstances de 1947. Mais, après un long et patient travail syndical d'implantation, de conquêtes sociales, après la chute du mur de Berlin, quarante-sept ans plus tard, le grand mouvement revendicatif d'aujourd'hui, impulsé par FO, montre que les tenants de l'indépendance syndicale avaient raison face à un syndicalisme asservi.
| (1) Le Peuple, 4 août 1945. (2) Le 19 décembre 1947. (3) FO, 25 décembre 1947.
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| | | 1947-1948 - L'influence des partis communistes: une parenthèse dans l'histoire
| La mainmise des partisans de Moscou sur les organisations du mouvement ouvrier constitue une anomalie à laquelle la chute du Mur de Berlin a commencé à mettre fin.
| Pour Lénine, «en aucun cas les syndicats ne sont capables de se suffire à eux-mêmes... Les syndicats doivent être l'école primaire du communisme». Armés des théories marxistes, remodelées par les tataro-géorgiens du Kremlin, les envoyés de l'URSS pensaient conquérir le monde pour l'éternité. Au congrès de Tours en 1920, le Parti socialiste se transforme en Parti communiste, conduisant la minorité à créer un nouveau parti. Le PC tente alors le même coup à la CGT. Mais là, il se heurte à la solide tradition d'indépendance syndicale, affichée en 1906 avec la charte d'Amiens. En décembre 1921, les communistes quittent la CGT et fondent la CGT-U, brisant l'unité syndicale. En 1936, ils reviennent à la "vieille maison" d'où ils seront cette fois chassés en 1939, après avoir soutenu l'accord germano-soviétique. En 1943, face à l'occupant, la CGT se réunifie pour la deuxième fois.
Fort du passage de huit pays de l'Europe de l'Est dans le giron soviétique, le Parti communiste français pense que cette fois il pourra faire main basse sur la CGT. Mais le rapt échoue en partie. En effet, les héritiers de près de deux siècles de tradition ouvrière gardent l'essentiel, l'âme de la CGT, en fondant la CGT-FO. Privée de cette âme, la CGT va devenir, jusqu'à la caricature, la courroie de transmission du PCF. Idem au plan international.
LES CHARS DE BUDAPEST, DE PRAGUE ET DE VARSOVIE
Après avoir fait main basse sur la Fédération Syndicale Mondiale (FSM), les communistes ne peuvent empêcher la fondation de la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) en 1949. Quant au régime radieux du communisme, il ne tient en Europe que par les chars dans les rues de Budapest, de Prague et de Varsovie. En effet, le colosse est fragile. En moins de deux ans, à partir de la chute du mur de Berlin en 1989, l'édifice s'écroule, entraînant avec lui la FSM qui ne peut plus compter sur les adhérents obligatoires des démocraties populaires.
Ouverte au début des années vingt, la parenthèse totalitaire communiste se referme donc à la fin des années quatre-vingts. La fin de cet accident de l'Histoire prive le PCF de sa boussole et, du même coup, enlève à la CGT sa doctrine, puisqu'elle a été conditionnée pour adhérer à un "projet de société".
Les débats, réels ou illusoires, qui traversent la centrale de Montreuil ne peuvent masquer l'essentiel: la lutte qui s'y déroule n'est qu'une diffraction de celle qui se mène place du Colonel Fabien, où la question cruciale est celle de la survie, qui se traduit dans la CGT par «Qui sera notre nouveau maître?». La puissance acquise permet certes de retarder un déclin commencé à Moscou, mais le PCF hégémonique et totalitaire dans le monde ouvrier français ne renaîtra plus tel que l'ont connu les fondateurs de la CGT-FO, ceux qui, en préservant son indépendance, ont garanti l'avenir du syndicalisme.
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| | | 1947-1948 - L'homme révolté
| | En magnifiant une attitude d'éternelle résistance à toute oppression, Albert Camus dresse, dans ce passage de "l'homme révolté", un portrait dans lequel beaucoup se reconnaîtront, en tout cas ceux qui, fidèles à une certaine idée de l'Homme, s'engagent pour que les opprimés conquièrent leur propre dignité.
Si un groupement humain est capable d'organiser le combat contre les abus de tous les régimes, quels que soient leurs idéaux - ou leurs prétentions - de justice et de liberté, c'est bien le syndicat indépendant des partis, des églises, des États. Camus est certes le fameux philosophe et écrivain qui résista, contrairement à Sartre, à un pesant conformisme intellectuel. Mais, avant de faire partie de la rédaction de Combat, il a aussi écrit dans Force Ouvrière, dans l'immédiat après-guerre. N'y a-t-il pas là le signe d'une certaine permanence de l'Histoire?
«Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas: c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce «non»?
Il signifie, par exemple, «les choses ont trop duré», «jusque-là oui, au delà non», «vous allez trop loin», et encore «il y a une limite que vous ne dépasserez pas». En somme, ce non affirme l'existence d'une frontière. On retrouve la même idée de limite dans ce sentiment du révolté que l'autre «exagère», qu'il étend son droit au delà d'une frontière à partir de laquelle un autre droit lui fait face et le limite. Ainsi, le mouvement de révolte s'appuie, en même temps, sur le refus catégorique d'une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d'un bon droit, plus exactement l'impression, chez le révolté, qu'il est «en droit de...». La révolte ne va pas sans le sentiment d'avoir soi-même, en quelque façon, et quelque part, raison. C'est en cela que l'esclave révolté dit à la fois oui et non. Il affirme, en même temps que la frontière, tout ce qu'il soupçonne et veut préserver en deçà de la frontière. Il démontre, avec entêtement, qu'il y a en lui quelque chose «qui vaut la peine de...», qui demande qu'on y prenne garde. D'une certaine manière, il oppose à l'ordre qui l'opprime une sorte de droit à ne pas être opprimé au delà de ce qu'il peut admettre.
En même temps que la répulsion à l'égard de l'intrus, il y a dans toute révolte une adhésion entière et instantanée de l'homme à une certaine part de lui-même. Il fait donc intervenir implicitement un jugement de valeur, et si peu gratuit, qu'il le maintient au milieu des périls. Jusque-là, il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir où une condition, même si on la trouve injuste, est acceptée. Se taire, c'est laisser croire qu'on ne juge et ne désire rien, et, dans certains cas, c'est ne désirer rien en effet.
Le désespoir, comme l'absurde, juge et désire tout, en général, et rien, en particulier. Le silence le traduit bien. Mais à partir du moment où il parle, même en disant non, il désire et juge. Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face.»
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| | | 1947-1948 - Les nouvelles frontières de la bataille syndicale
| | Ce n'est pas parce que la politique étrangère de l'URSS n'interfère plus dans le mouvement syndical international que la liberté syndicale fleurit dans le monde entier. Il existait, en 1995, de nouvelles frontières à repousser.
La désagrégation du bloc de l'Est n'a pas pour autant fait disparaître le communisme, tout en l'obligeant à se "reconvertir". De dangereux rapprochements rouge-brun ont lieu en Russie. Le Tadjikistan est toujours dirigé par une équipe brejnévienne qui massacre les opposants. Les néo-communistes, liés aux mafias ,relèvent la tête en Hongrie, Pologne et Bulgarie. Ce couple diabolique pourrit littéralement l'économie de ces pays et les conflits sociaux ne sont pas loin de se régler à coup de nervis armés, comme aux états-Unis durant la grande dépression de 1929. Près d'un milliard et demi de personnes vivent encore sous des dictatures "nationales-communistes": les 1,2 milliard de Chinois qui n'ont vécu que deux mois le "printemps de Pékin" en 1989, les 72 millions de Vietnamiens, les 43 millions de Birmans, les 23 millions de Nord-Coréens, les 11 millions de Cubains et enfin, les 5 millions de Laotiens. Pour ce quart de l'humanité, toute liberté syndicale est proscrite.
Ailleurs, sans vivre sous la coupe du "mao-stalinisme", des millions de travailleurs du tiers monde n'ont que le droit de courber l'échine pour quelques roupies de sansonnet. Ces nouveaux esclaves, utilisés par les grands spécialistes des délocalisations, se recrutent par millions sur les trois continents. Des Philippines à la Malaisie, en passant par l'Inde, le Pakistan, le Moyen-Orient, l'Afrique dans sa quasi-totalité, et une partie de l'Amérique latine, hommes, femmes et enfants triment. Dès qu'ils osent redresser la tête, ils sont assassinés individuellement ou massacrés collectivement.
Si le syndicalisme indépendant a survécu à la tentative de mise au pas de Moscou, il doit aujourd'hui faire face à de nouveaux combats, différents mais tout aussi complexes: combattre pour des syndicats libres, là où le néo-communisme s'est allié avec les ultra-nationalistes et les mafieux, imposer le syndicalisme dans le tiers monde et le développer dans les dernières dictatures d'obédience marxiste. Ce travail est énorme quand on sait qu'aux portes de l'Europe, en Turquie et au Maghreb, les syndicats, qui ont pourtant une longue tradition et une forte implantation, ont le plus grand mal à s'exprimer.
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| | | 1945-1949 - D'UNE INTERNATIONALE À L'AUTRE | | | | | À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement syndical mondial ressent le besoin de fonder une organisation internationale, la Fédération Syndicale Mondiale (FSM). Mais cette organisation unie ne survivra pas à la guerre froide. Face au noyautage communiste, de nombreux syndicats décident de créer la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL).
Le 24 octobre 1945, la FSM est fondée à Paris sous l'impulsion des Trade Unions britanniques, du Congress of Industrial Organizations (CIO) américain et des syndicats soviétiques. Son premier président en est l'ancien confédéré Louis Saillant, qui anime une tendance "centriste" entre Jouhaux et Frachon dans la CGT en 1946-1949. La FSM réunit la vieille Internationale d'Amsterdam créée en 1901 et l'Internationale Syndicale Rouge, fondéeà Moscou en 1921.
Nous sommes encore dans l'atmosphère de l'entente entre alliés, vainqueurs des nazis. La FSM obtient donc un droit consultatif au sein du comité permanent du conseil économique et social de l'ONU. Dès 1946, avec les prodromes de la Guerre froide, trois tendances se dessinent au sein de la FSM: les communistes (syndicats russes, syndicats des pays en voie de satellisation et la majorité de la CGT), les travaillistes (syndicats anglais, scandinaves, suisses et du Bénélux) et un centre (le CIO américain, la minorité de la CGT, la CGT italienne et le CHU chinois). Dès le 1er février 1947, le leader de l'American Federation of Labor (AFL), Matthew Woll, déclare que la FSM est la nouvelle forme du Komintern.
Le 11 mars 1947, le président américain Truman annonce sa doctrine visant à combattre l'expansionnisme soviétique. Deux mois plus tard, les ministres communistes sont renvoyés du gouvernement français. Le 5 juin suivant, les Américains lancent le plan Marshall visant à reconstruire l'Europe par une aide massive. Le 29, Staline refuse cette aide. Les communistes du monde entier doivent lui emboîter le pas. Les dirigeants polonais, tchèques, roumains et bulgares le regrettent mais sont obligés d'obéir. Les communistes français de la CGT n'ont pas ces états d'âme. Au comité confédéral du 12-13 novembre 1947, ils refusent catégoriquement le plan Marshall.
Un mois plus tôt le Komintern renaissait sous le nom de Kominform. En revanche, la minorité de la CGT est pour le plan Marshall. Le journal Force Ouvrière écrit le 3 juillet 1947: «Dans les pays qu'ils gouvernent par l'intermédiaire des communistes, les Russes s'efforcent de supprimer toute liberté d'opinion, d'empêcher les contacts avec l'Europe occidentale... Ainsi la Russie refuse le plan Marshall». Quant à Léon Jouhaux, il écrit le 24 juillet: «Le plan Marshall peut offrir une base positive à la reconstruction d'une Europe unie.»
En mars 1948, les antisoviétiques de la FSM constituent le Comité Consultatif Syndical International (CCSI), qui prépare la construction d'une nouvelle internationale indépendante des communistes. Le 19 janvier 1949, Anglais, Américains et Hollandais quittent la FSM. En juin le CCSI décide de former une nouvelle organisation. Les Américains de l'AFL et du CIO acceptent d'en faire partie. La CISL naît donc le 7 décembre 1949, avec comme vice-président Léon Jouhaux, 46 millions d'adhérents et comme slogan: "Ni Staline, ni Standard Oil".
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